Faith No More, tout à la fois

Musique Après 18 ans de silence,l’un des fondateursde la fusionressort un disque

«Sol Invictus» passionne et déçoit

Statistiquement, on a ici l’exemple même du disque clivant: Sol Invictus, dernière livraison de Faith No More après deux décennies ou presque de silence radio quasiment complet (Album of the Year, leur dernier effort en date, remonte à 1997 tout de même), génère à parts égales noms d’oiseaux et déclarations transies. C’est le lot de tout album de résurrection: vingt ans de pause, c’est plus de temps qu’il n’en faut aux souvenirs pour s’ossifier et dicter des attitudes de réception clairement réparties entre conservatisme («Prenez le risque d’être fidèles à vous-mêmes») et progressisme («Prenez le risque d’évoluer»). Dès lors, quel que soit le chemin choisi par le créateur, il s’aliénera fatalement une partie de son public.

Dans le cas de Faith No More toutefois, ce calcul un peu benêt doit être pondéré par deux biais: la réputation et la curiosité. On s’explique: en 1985, lorsque le groupe sort son premier album, We Care a Lot, chez Mordam Records (Sacramento), il fait l’effet d’une chimère – à l’époque, mêler le funk au metal vaut le bûcher. Mais il faut reconnaître que l’hybride est nerveux, et possède encore l’atout de la nouveauté: il deviendra la marque de fabrique de Faith No More, égrenée pour Introduce Yourself (1987), The Real Thing (1989, qui voit Chuck Mosley remplacé au chant par Mike Patton, lequel deviendra la tête pensante du projet), Angel Dust (1992), King for a Day… Fool for a Lifetime (1995), puis Album of the Year . Durant cette décennie, la marque de fabrique est devenue école: avec une basse slappée et des riffs anguleux, Faith No More a résumé une part massive de la bande-son – ou du bruit de fond, c’est selon – des années 1990. C’est peut-être là que se trouve l’un des noyaux du casus belli: celui d’avoir, pour Faith No More, formaté le son d’une époque – réécoutez «Epic», titre majeur (et au demeurant puissant) de The Real Thing, et vous redécouvrirez toute la force associative de l’effet madeleine.

On pourrait faire ce même procès stylistique à d’autres: Red Hot Chili Peppers, Rage Against The Machine… Mais il est une spécificité supplémentaire dans le dossier Faith No More, c’est celle de la personnalité musicale de son leader, Mike Patton. Campons le personnage: né en 1968, un faux air de Johnny Depp, et une plasticité vocale hors pair, qui le voit passer sans peine aucune ni avertissement du crooning au grunt (un borborygme guttural typique du death metal) en passant par le rap ou la poésie sonore. C’est surtout une tête chercheuse: rares, en effet, sont les allumeurs de stade qui peuvent se targuer d’un compagnonnage régulier avec des jazzmen de l’extrême (le saxophoniste John Zorn) et des figures de la scène noise japonaise (Masami Akita, alias Merzbow), d’avoir fondé un label (Ipecac) au catalogue d’une étrangeté folle, ou encore d’être parvenus à convaincre Dave Lombardo (casseur de fûts chez Slayer) et Buzz Osborne (guitariste absurdo-dépressif des Melvins) de former avec lui, en 1999, un groupe pétaradant du nom de Fantômas. Il y a indéniablement tout, chez Patton, de l’original de valeur, et de la dynamique de curiosité.

Et de fait, plutôt que de convoquer un procès en responsabilité historique, c’est à cette dernière aune qu’il faut juger Sol Invictus. Bon disque ou non? Au risque de devoir invoquer tous les saints patrons de la Normandie, on dira que, si l’ensemble ne convainc guère, quelques pièces relèvent le plat – l’élégance boisée de «Sunny Side Up», l’urgence psychotique de «Separation Anxiety», ou le trip orientaliste de «Matador». On confessera de même que les acrobaties vocales du patron restent décoiffantes. Ou que l’ensemble, du point de vue purement sonore, est puissant.

Pour le reste, l’oreille est déçue: la part funk de l’ADN de Faith No More a été drastiquement réduite (pourquoi pas?), mais c’est malheureusement pour se retrouver face à un rock mathématique, formulaire. De même – et c’était une épice majeure du groupe –, la fonction parodique des clichés stylistiques qu’il utilise (on se rappelle de «Easy», sur Angel Dust , magnifique démontage des codes de la pop sirupeuse) est très difficilement décelable aujourd’hui. Mais le défaut majeur reste que Mike Patton n’a pas su (pu, voulu) faire infuser dans Faith No More le bagage accumulé pendant des décennies d’expérimentation: on désirait de la surprise, et Sol Invictus, sans être indigne, laisse diablement froid.

Faith No More, «Sol Invictus», Reclamation Records/Ipecac.

Né en 1968, Mike Patton cultive un faux air de Johnny Deppet une plasticité vocale hors pair