Ce week-end, Rapperswil est en fête. Ces trois jours de liesse populaire devraient aider la communauté à retrouver sa bonne humeur, avec gymnastique, bal, repas et le «meilleur bar du Seeland»! Car ce Rapperswil-là est bien dans le Seeland. Il ne s'agit pas de la ville saint-galloise qui abrite le zoo des Knie, avec ses magnifiques chevaux, mais du bourg qui a surgi dans l'actualité estivale avec l'histoire d'un cheval mort censé être lâché d'un hélicoptère sur un tracteur. A chacun ses équidés! Si ce n'est que la confusion avec le cirque était encore entretenue par les affiches accrochées dans le village – mais très vite arrachées – copiant les anciennes annonces colorées pour d'extraordinaires numéros de lancer de couteaux ou de femmes découpées en morceaux… En quelques jours, l'émoi a donc gagné le village, et les médias de tout le pays l'ont relayé. La polémique était d'autant plus vive que le projet est revendiqué comme une œuvre d'art contemporain.

Signé par deux artistes de Bienne, Barbara Meyer Cesta et Rudolf Steiner (ou RSBMC), le projet Fallada n'est pas venu se perdre à Rapperswil par hasard. Il fait partie d'une exposition collective, «Rapp – art dans l'espace rural», organisée par des artistes habitant la commune, certains participants ayant été sélectionnés grâce à un concours de l'Ecole des beaux-arts de Berne et d'autres – dont le duo RSBMC – étant invités. Annelise Zwez, critique d'art au Bielertagblatt, a accompagné le projet tout du long: «Une première exposition a déjà eu lieu il y a dix ans, précise-t-elle. Pour cette deuxième expérience, nous avons choisi des artistes dont le travail était en lien avec l'espace rural.» Si l'on visite le village muni de l'indispensable dépliant à disposition dans le container d'information, à côté de la poste, on découvre une quinzaine de travaux. Certains sont en liaison avec la géologie du lieu qui offre le matériau d'une grande fabrique de tuiles. Ainsi, des images de la glaisière nourrissent une vidéo d'Ulrich Studer, évocatrice de l'histoire de la terre. Les gestes, les rythmes paysans sont aussi de puissantes sources d'inspiration. Notamment pour deux travaux qui prennent tout leur poids quand on les voit dans des étables: l'installation vidéo de Rita Baumgartner est un montage en boucle, entre rumination et vêlage, d'une étonnante beauté, et les peintures rougeoyantes de Pat Noser retracent le parcours du porc, animal ou viande, tripes blanchâtres ou charcuterie sous vide.

Quant au projet du duo RSBMC, il affiche toute sa virtualité dans le container. D'abord par son intitulé: Fallada die «urban Legend» Skulptur. Fallada est un cheval du conte de Grimm «La Gardeuse d'oies», qui, bien que mort, révèle la réelle identité de l'héroïne, une princesse spoliée. Quant à la notion de légende urbaine, elle fait référence à des rumeurs sur des vaches tombées d'un avion qui reviennent régulièrement dans l'actualité.

Un ordinateur permet de découvrir tout le matériel qui constitue peu à peu un «work in progress»: courriers échangés pour les demandes d'autorisation, échanges Internet sympathiques ou vindicatifs avec les milieux de l'art, les habitants du village ou des correspondants plus lointains, vidéo de la discussion publique du 4 juillet organisée dans la commune. Mais aussi fondements du projet: on peut par exemple voir des extraits et des illustrations du conte de Grimm, naviguer sur des sites de légendes urbaines ou encore apprendre que les artistes, lors d'une exposition à la Kunsthalle de Berne, avaient déjà travaillé avec des chevaux.

Les protestations les plus inébranlables ne sont pas venues des paysans, chez qui les artistes reconnaissent avoir souvent trouvé de l'écoute, voire un certain goût pour le jeu et la prise de risque artistique. C'est chez des propriétaires de chevaux que le projet s'est heurté à plus de virulence. Comme le vétérinaire du lieu, dont Rudolf Steiner a reproduit sur son site certains propos. Il aurait traité le projet de pervers et d'aberrant et affirmé qu'il n'a rien d'artistique, menaçant de prendre son fusil si le lâcher de cheval devait avoir lieu. Beaucoup de plaintes sont aussi parvenues à la mairie, qui a subventionné l'ensemble de l'exposition, Fallada ayant reçu des ressources propres de la Ville de Bienne.

Aujourd'hui, le projet est de plus en plus réel dans les esprits et de plus en plus virtuel dans les faits. Il n'y a pas eu de chair chevaline écrabouillée dans un champ bernois, mais Rapperswil a été passablement secoué. Même le tracteur installé dans un champ mis à disposition par un paysan n'est plus là. Légèrement vandalisé, il a, semble-t-il, été mis à l'abri par le père du propriétaire. Les autorisations n'ont pas été données mais, jusqu'à la fin de l'exposition, le duo RSBMC risque de devoir assumer son projet dans sa totalité. «Nous avons imaginé cela dans un processus artistique, mais nous sommes des êtres humains. Serions-nous capables, assis dans l'hélicoptère, de lâcher le cheval?»