Il faut attendre la fin pour que tout s’éclaire. Comme si le metteur en scène Lukas Hemleb et son décorateur Alexander Polzin avaient abordé Falstaff par la fin, et relu à rebours la comédie shakespearienne suivant un mystérieux fil d’Ariane. Quand l’imposant rocher révèle enfin sa face cachée de fantôme à bouche béante, et qu’il entame un tournoiement accéléré sur la folle fugue finale, l’opéra de Verdi trouve enfin un sens qu’on lui cherchait pendant les deux premiers actes.

Pourquoi cet unique monolithe gris se déplaçant inlassablement de cour à jardin en présentant trois de ses faces sinistres? Pourquoi ces camaïeux dégradés du noir au gris sur une scène dénudée, et ces personnages aux visages de craie, yeux rougis et masques blafards? Pourquoi le célèbre bouffon emmitouflé dans un manteau de velours profond comme la nuit?

La comédie de Shakespeare serait-elle une tragédie où la mort et l’obscurité se livrent bataille? Oui si le postulat se trouvait défendu par une mise en scène plus radicale. Mais en voulant à la fois opposer et émulsionner le burlesque de situation, dans des attitudes comiques très connotées, avec des réflexions sur la débauche, le vieillissement et la sexualité, les complices de scène séparent la partition et le texte plus souvent qu’ils ne les relient.

L’ironie grinçante, l’onirisme cauchemardesque, la farce triste et la leçon retournée au public: on y arrive au dernier acte où la frénésie s’empare enfin du plateau. Des transparences s’installent. Le rocher s’éclaire de l’intérieur et le rideau dessiné d’avant-scène laisse transparaître des créatures fantastiques émergeant de fumées. L’esthétique se fait suggestive et prend vie avant le rire ultime, plus sardonique que joyeux. Une belle exclamation après les interrogations.

Le dédoublement de qualités se retrouve aussi en fosse, à cause de la spécificité des lieux. Les dimensions de la salle et la matité du bois font de l’ODN un endroit où l’intimité est reine. La puissance d’attaque de l’OSR s’y trouve à l’étroit en moyenne ou grande formation, particulièrement dans les répertoires romantique et postérieur.

Mené avec vitalité par John Fiore, Falstaff gagne en sève ce qu’il perd en précision dans les fabuleux tissages mélodiques et les redoutables polyrythmies des voix et des instruments, que Verdi porte au sommet dans son ultime chef-d’œuvre.

Dès que l’articulation se resserre ou que les lignes musicales se superposent, l’écheveau s’emmêle. Mais dans l’attendrissement et la sensualité, les couleurs orchestrales s’irisent et rayonnent pour finir en apothéose sonore.

Les voix, elles, révèlent un bel équilibre dans une distribution qui affiche pour une seule représentation Paolo Cavanelli dans le rôle-titre. Rodé au répertoire italien, le baryton d’«alternance» (avec Franco Vassalo) fait des débuts à saluer sur la scène genevoise. Son Falstaff roublard, à la voix pierreuse et au jeu las, glisse sur la pente des vieux jours de façon touchante.

Le Ford dense de Konstantin Shushakov, le Caïus souvent criard de Raul Gimenez, le Bardolfo clair d’Erlend Tvinnereim et le Pistola solide d’Alexander Milev entourent un Fenton (Medet Chotabaev) dont les aigus vaillants compensent mal une intonation à affiner.

Du côté des femmes menant le bal, Maija Kovalevska (Alice Ford) déploie ses charmes vocaux sur un tempérament affirmé, devant une Marie-Ange Todorovitch en Quickly maquerelle cavalière très réussie, une Ahlima Mhamdi (Meg Page) de belle prestance et une Mary Feminear (Nanetta) à la voix délicate et au jeu bien campé.


Opéra des Nations, 40 avenue de France. Les 22, 24, 28 et 30 juin à 19h30. Le 26 à 15h. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch