Cinéma

«La Fameuse Invasion des ours en Sicile»: au temps où les plantigrades régnaient

Privilégiant la poésie à l’agitation, le dessinateur Lorenzo Mattotti, en adaptant en dessin animé un conte de Dino Buzzati, propose un merveilleux spectacle aux couleurs vives. Rencontre

Il y a très longtemps, dans les hautes montagnes de Sicile, le fils du roi des ours disparut. Son père sombra dans le désespoir. A la tête de son clan, il marcha en direction de la ville dans l’espoir d’y retrouver l’ourson. L’odieux Grand-Duc et son âme damnée, le magicien De Ambrosiis, organisèrent la résistance. La troupe affronta l’armada velue qui déferlait et perdit les batailles. Commença un âge d’or où l’homme et l’ours cohabitèrent en paix. Hélas! A trop se frotter aux bipèdes cupides, les animaux perdirent leur innocence et frôlèrent la perdition.

Né à Brescia en 1954, domicilié à Paris depuis des décennies, Lorenzo Mattotti est le Moebius italien. Dessinateur surdoué, maître des pastels, fin connaisseur de l’histoire de l’art, il produit une œuvre étrange et fascinante combinant une approche à la fois sensuelle et intellectuelle. Il a publié des bandes dessinées remarquables (Feux, Docteur Jekyll & Mister Hyde, Guirlanda…), illustré Pinocchio et signé de superbes unes pour The New Yorker.

Avec La Fameuse Invasion des ours en Sicile, adapté d’un récit pour la jeunesse de Dino Buzzati, le dessinateur signe un premier long métrage d’animation. Un émerveillement poétique et graphique (couleurs splendides, jeux d’ombres virtuoses), riche en rebondissements (on y croise des fantômes, le serpent de mer, un ogre…), débordant d’humour, de notations métaphysiques («Etre mort, c’est curieux et pas désagréable: on peut être partout») et de traits de sagesse («Qui cherche son âne est souvent assis dessus»).

Le Temps: Lorenzo Mattotti, comment avez-vous choisi d’adapter en dessin animé La Fameuse Invasion des ours en Sicile de Dino Buzzati?

Lorenzo Mattotti: Dino Buzzati est un pilier de ma culture. Sa technique narrative, son art de créer des situations mystérieuses, d’inventer des légendes étranges m’ont vraiment influencé. Quand on m’a demandé si je voulais réaliser un long métrage, j’ai tout de suite pensé à une histoire pour les enfants et trouvé que La Fameuse Invasion des ours en Sicile avait le potentiel d’un grand film d’animation.

Vous pariez sur l’intelligence des enfants?

Absolument. Je n’ai jamais mis en doute l’intelligence des enfants. Ils ne sont pas obligés de tout comprendre. C’est même important qu’ils ne comprennent pas tout, qu’ils projettent dans le film leur propre imaginaire. Une amie m’a dit que pour une fois sa fille n’était pas sortie du cinéma «frastornée», sonnée par le bruitage, le rythme, le bombardement continu d’images et de blagues. Elle avait eu le temps de penser à l’histoire. Ce film a un rythme humain, les enfants peuvent apprécier ce qu’ils regardent. Généralement, on ne pense pas pendant les films d’animation, on en prend plein la gueule…

Quelles sont vos références en matière de dessins animés?

Les grands classiques de Walt Disney, ses films expressionnistes avec les jeux d’ombres, Fantasia, Pinocchio, Blanche-Neige. On a aussi pensé à Popeye pour la séquence avec les fantômes. Et à Yellow Submarine pour sa liberté graphique, ses séquences visionnaires, hallucinantes, psychédéliques… Topor et La Planète sauvage. L’atmosphère de certains films russes comme La Reine des neiges. Et, évidemment, Miyazaki, Mon voisin Totoro et Princesse Mononoké, ces films qu’on peut revoir dix fois sans jamais tout comprendre… Je voulais que La Fameuse Invasion ait l’énergie lumineuse de Miyazaki. Une lumière colorée, très limpide et très précise, car je déteste le brouillard et les contrejours.

En faisant un film, le dessinateur solitaire devient chef d’entreprise. Une mutation difficile?

Directeur d’entreprise, si, mais pas administrateur, ha ha. Je ne touche pas à la comptabilité et je n’organise rien du tout! J’avais envie de me remettre en question, de sortir de mon atelier, de voir si j’étais capable de créer quelque chose d’important, d’abouti et de populaire.

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Le cinéma se base sur le temps, la bande dessinée sur l’espace. Comment passe-t-on de l’un à l’autre?

C’est très difficile. Les raccords d’un plan à l’autre, c’est vraiment compliqué pour un dessinateur. Les deux techniques sont presque contradictoires: le découpage cinématographique exige une continuité visuelle, tandis que la bande dessinée doit créer un rythme dans l’espace. Avec le storyboardiste, on a fait de nombreux essais pour trouver le bon rythme, d’autant plus que je voulais une réalisation très classique.

«Comment puis-je transcender par le dessin la beauté de l’eau comme le faisait Tarkovski?» demandiez-vous. N’y êtes-vous pas arrivé avec les vagues de la mer?

Oui, la mer est très graphique. Je ne voulais pas d’effets réalistes. J’ai essayé de travailler avec la force de l’illustration. Le chef des effets spéciaux, celui de La Tortue rouge, a fait bouger les vagues en deux dimensions. Des perspectives se sont créées qui donnaient toute sa profondeur à la mer.

Faut-il se défier du réalisme?

Pas nécessairement. Certains personnages, comme Almerina ou Gedeone, sont réalistes. Mais De Ambrosiis est un insecte. Les ours se réfèrent au monde des marionnettes. Les soldats, j’ai tout de suite pensé aux petits soldats de plomb. Le but est d’inventer un monde où tout est possible. Un roi ours, une jolie adolescente, un magicien de fantaisie. Ces éléments disparates fonctionnent ensemble. Almerina n’est-elle pas trop réaliste? Mais si je la représente sous les traits d’une marionnette, on perd le charme des jolies filles… Je crois qu’on a trouvé le bon équilibre.

La musique est aussi colorée que l’image…

Je connais depuis très longtemps la musique de René Aubry. Je voulais une musique colorée, une musique dansante, non la grande symphonie assommante qui accompagne ce genre d’histoires, et des instruments méditerranéens. La musique devait émaner des ours, des personnages, des paysages, respirer à travers les couleurs.

Vous faites la voix de l’ogre. Ça vous amuse?

On m’a un peu poussé. Au stade de l’animatique, on fait des essais pour les voix. J’ai fait l’ogre. On m’a dit: «C’est très bien, et l’accent italien fera rigoler.» Alors j’ai dit: «Bon, c’est vous qui prenez la responsabilité.» Mais je n’ai pas eu le courage de faire la voix dans la version italienne. Le français, c’est comme un masque.


La Fameuse Invasion des ours en Sicile, de Lorenzo Mattotti (France, Italie, 2019), 1h25.

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