Zeruya Shalev. Thèra. Trad. de Laurence Sendrowicz. Gallimard, 492 p.

Un vaste chantier de fouilles. La vie d'Ella, 36 ans, archéologue, ressemble à ces monticules de terre éventrés sur lesquels se penche en silence une armée d'excavateurs méticuleux. A moins que ce ne soit à l'île grecque de Thèra après le cataclysme qui ravagea l'archipel près de 2000 ans avant notre ère. Ella Miller vient de se séparer de son mari et tout son être s'effondre.

Avec la délicatesse d'un gratteur de vestiges, la romancière israélienne Zeruya Shalev pénètre les strates intimes de son personnage. Ella Miller parle à la première personne et c'est à travers ses yeux que l'on assiste à son raz-de-marée familial.

Zeruya Shalev a fait du sondage de l'intime sa spécialité. Thèra est son troisième roman. Ses livres précédents, Vie amoureuse et Mari et femme (Gallimard, 2000 et 2002), procédaient aussi de ces fouilles au corps, détaillant chaque changement d'humeur avec l'acuité d'un météorologue, relevant chaque spasme avec la précision d'un sismologue. Ces livres ont suffi pour faire de Zeruya Shalev, éditrice par ailleurs, l'une des plumes les plus en vue en Israël et de celles qui sont le plus largement traduites.

La romancière revendique son choix de ne pas écrire sur l'extérieur, à savoir la réalité quotidienne des relations israélo-palestiniennes. On craint de se retrouver face à des personnages autistes. Ce n'est pas le cas. Par petites touches, lors de conversations entre les personnages, se tisse un tableau noir et dépressif de l'état du pays.

Zeruya Shalev impressionne d'emblée, avec ses phrases interminables qui collent à l'épiderme de son héroïne, qui épousent, dans un même souffle, de virgule en virgule, les recoins d'un rêve haché de milieu d'après-midi, la description millimétrée des mimiques du conjoint bardé de chagrin rentré, le ciel changeant, les bras maigres de l'arbre à la fenêtre qui semble vouloir étreindre cette famille à l'aube de l'explosion.

C'est Ella qui veut rompre, qui ne supporte plus les récriminations perpétuelles d'Amnon, son mari, sa jalousie devant la relation fusionnelle qu'elle a tissée avec Guilad, leur fils de 6 ans, leurs disputes en tout lieu et à toute heure. L'admiration a cédé la place à la déception, le désir au dégoût. Pour mettre un terme à cet enfer conjugal, le divorce apparaît à Ella comme une clé vers l'éden. Elle tombera de très haut, ébahie devant le décalage entre les articles des magazines évoquant avec une joie sautillante les familles recomposées si actuelles et la réalité drue.

L'héroïne-narratrice n'est pas tendre avec elle-même. Elle ne passe sous silence aucun bas calcul dicté par la rage ou le désespoir. Tous les élans même les plus naïfs, irraisonnés ou follement ridicules sont contés. Toute l'énergie transpirante et éperdue pour amoindrir le choc auprès du petit Guilad. Les virevoltes à 180 degrés, toutes aussi sincères, viscéralement éprouvées. Ce qui déclenche une empathie immédiate avec les lecteurs et a fortiori avec les lectrices.

Tout au long du processus de deuil que traverse Ella, une interrogation revient sans cesse: qu'est-ce qui constitue une famille, quels sont ces liens que l'on dit de sang? Est-ce le partage du même appartement, de la même vaisselle, du même canapé? La vraie trahison envers sa vie passée, n'est-ce pas de manger dans les mêmes assiettes mais avec un autre homme, père d'autres enfants?

En archéologue, Ella ne cesse de scruter les traces et les signes. Depuis les ruines de sa famille à elle, elle ne cesse d'observer celles des autres, à l'affût de ces indices qui traduiraient le bonheur, la stabilité, le naturel dans les rapports.

Habituée à reconstruire des vies à partir de débris d'objets, elle recense ceux qui incarnent ces dix ans de vie familiale, totems minuscules et pathétiques d'une foi perdue dans l'immuable, d'une lutte magnifique contre la mort. Une des scènes les plus poignantes est celle de la vente de l'appartement du couple. Les déménageurs sortent les cartons remplis de cette vie commune qui n'est plus. Le camion s'ébranle et le vent emporte mille et un papiers, précieux ou inutiles: les factures accumulées, les listes de courses vieilles de plusieurs mois, les messages collés sur le frigidaire, des photos, des dessins de Guilad.

Que restera-t-il de cette vie de famille partie en fumée? Quelles infimes traces témoigneront de ce passé-là? En attendant que le vent de sable efface tout, il faut reconstruire, encore et toujours.