Films d'archives, témoignages en live de rescapés, chants, musique, récits historiques, extraits d'émissions télévisuelles… le très riche matériau qui compose Rwanda 94, spectacle du collectif Groupov (lire ci-dessous), alerte les consciences. Son sujet? Le génocide perpétré au Rwanda en 1994, qui fit 800 000 victimes en l'espace de trois mois. Il visait principalement les Tutsis ainsi que des Hutus opposés au régime. Pour réaliser cette performance, le metteur en scène Jacques Delcuvellerie et son équipe ont mis quatre ans. Soit une difficile période de gestation durant laquelle les multiples voyages effectués au Rwanda, et les recherches menées auprès des médias et d'organismes internationaux ont alimenté leur réflexion. Après la Belgique, la France et l'Allemagne, et avant le Canada, le Groupov s'arrête à Genève. Il est accueilli dès ce soir, par la Comédie, au Bâtiment des forces motrices. Entre un filage et un déjeuner, son directeur livre ses motivations.

Le Temps: Quel est le but de «Rwanda 94», témoigner ou prévenir?

Jacques Delcuvellerie: On ne peut pas prévenir sans témoigner. Une revue française a publié un article très élogieux sur Rwanda 94. Il y était dit que nous avons réalisé ce spectacle pour que «l'horreur n'arrive plus jamais». C'était oublier que le théâtre n'a pas le pouvoir d'arrêter les génocides. Il peut tout au plus contribuer aux efforts de paix. On voit, par exemple, beaucoup de films sur la Shoah. Mais la plupart ne sont pas préventifs. Ils se contentent de refléter la fascination de l'horreur, évitant toute analyse du processus de meurtre. Pour ce qui est de la tragédie rwandaise, nous avons donc essayé de comprendre les faits, sachant que nous risquions toujours de nous heurter à des barrières politiques ou ethnologiques africaines qui nous empêcheraient l'accès à toute la vérité. Même si nous ne réussissons pas à convaincre tous nos spectateurs, nous leur aurions, au moins, fait parcourir un chemin dégagé de toutes sortes de vues «aprioristes» sur l'Afrique.

– Peut-on dire que Rwanda 94 a une fonction d'éveil?

– Oui. Il empêchera, je l'espère, les nantis de continuer à penser qu'ils sont privilégiés de vivre dans des lieux bénis. Le spectacle pose cette question: les habitants de la terre peuvent-ils se considérer comme une seule famille et se sentir concernés par les événements rwandais? Le sentiment de fraternité est aujourd'hui une préoccupation écologique. On parle de «village planétaire» quand il s'agit de protéger la couche d'ozone. Mais dès qu'on touche à la guerre, personne ne se sent soudé par cet esprit communautaire. Il est peut-être grand temps, à l'heure où le clonage met en cause l'homo sapiens, d'explorer l'humanité. Si la famille humaine n'a pas de sens, Rwanda 94 n'a plus d'importance.

– On a dit que votre spectacle tentait de concilier une vision chrétienne de la souffrance et une approche brechtienne qui voit dans l'épreuve une occasion de transformer la société…

– C'est une fausse analyse. Rwanda 94 ne fournit aucune réponse métaphysique. Nous essayons seulement de montrer que pour connaître les causes de la souffrance, l'homme peut engager l'art. Notre démarche est donc matérialiste: elle explique les faits selon leur déroulement historique, dans l'espoir que cette explication transforme notre perception de la réalité. Nous savions que nous allions jouer devant un public européen. Il nous semblait donc essentiel de le sortir de sa torpeur.

– Les représentations sont adaptées au pays dans lequel vous jouez. Quelle actualisation allez-vous faire de la version donnée à Genève?

– Nous actualisons, en effet, ce qui s'appelle dans le spectacle «la litanie des questions». Il s'agit là, en partie, des personnes sur lesquelles pèsent d'importantes charges, comme la participation au génocide. Certaines d'entre elles ont trouvé refuge dans des villes européennes où elles bénéficient d'une protection. A Genève, par exemple, il y a un aumônier rwandais «génocidaire» qui exerce son ministère sans être inquiété. Nous parlerons de lui.

«Rwanda 94» Genève, Bâtiment des forces motrices, du 15 au 17 mars, à 19 h.

Loc. 022/320 50 01.