Entre les fantômes et les luttes fratricides, Sebastian Barry attrape un peu de son île

De livre en livre, l’Irlandais reconstitue d’impressionnants arbres généalogiques. Dans la famille McNulty, voici Jack, homme provisoire, entre Europe et Afrique

Genre: Roman
Qui ? Sebastian Barry
Titre: L’Homme provisoire
Trad. de l’anglais parFlorence Lévy-Paoloni
Chez qui ? Joëlle Losfeld, 250 p.

Lire Sebastian Barry, c’est feuilleter un impressionnant album de famille. De roman en roman, cet Irlandais né à Dublin en 1955 ne cesse en effet de reconstituer de vertigineux arbres généalogiques, autant de voyages dans le temps, autant de fresques où il redonne vie à ses propres ancêtres en compagnie de bien d’autres revenants – des fantômes arc-boutés au destin de la petite Irlande, avec tous ses déchirements et ses tragédies. Il y a d’abord l’histoire tumultueuse des trois enfants Dunne, dans une trilogie marquée au fer rouge par les luttes fratricides qui ont décapité la patrie de Barry – Annie Dunne, Un long long chemin et Du côté de Canaan. A ce triptyque s’en ajoute un autre, qui met cette fois en scène les McNulty. L’aîné dans Les tribulations d’Eneas McNulty. La belle-sœur Roseanne dans Les Testaments cachés. Et maintenant le frère cadet, Jack, dans cet Homme provisoire, récit d’une tourmente où se mêlent l’intime et le collectif, face aux brutalités de l’Histoire.

C’est à Accra, au Ghana, que Jack – le plus rouquin des McNulty – se présente à son lecteur, un jour de 1957. Solitaire, mélancolique, reclus dans une modeste maison de plâtre, il va reconstituer son existence dans le halo des souvenirs, entre son Irlande natale et ce pays d’Afrique qui est sa seconde patrie. Il vient de franchir le cap de la cinquantaine, il a passablement bourlingué à travers le monde, il a accumulé les désillusions et, d’emblée, il dit avoir le cœur brisé. Comme ce navire déchiqueté par une torpille allemande sur lequel il se trouvait pendant la Seconde Guerre mondiale – un drame auquel il a survécu miraculeusement, ce qui ne l’empêche pas d’être un naufragé. Un être prêt à sombrer. Un «homme provisoire», dérouté, désemparé, démuni. A cause de l’alcool, du jeu, des dettes, des multiples avaries de la vie. Et, surtout, à cause de son grand amour pour une autre naufragée, Mai, l’épouse qui a fini par lâcher prise et par mourir, quatre ans auparavant, en 1953.

«Je suis peut-être une sorte d’exilé perpétuel depuis que je l’ai perdue», dit Jack, qui remonte le grand fleuve intranquille de sa vie, depuis son premier départ d’Irlande, lorsque – à 16 ans – il a quitté Sligo pour s’engager comme opérateur radio dans la marine marchande, au cours de la Première Guerre mondiale. Puis il y eut ce miracle qui allait aussi être sa perte: la rencontre de Mai, en 1922. Une femme d’une beauté ténébreuse, un flamboyant ouragan de passion et d’intelligence, un soleil noir qui lui fit ce premier aveu: «Rendre les hommes heureux est un attrape-nigaud.» C’est avec elle qu’il quittera de nouveau l’Irlande pour rallier la Côte-de-l’Or – le futur Ghana –, où il travaillera comme ingénieur. «La vie coloniale enchanta Mai, se souvient Jack. Elle aimait mes uniformes blancs, elle aimait notre bungalow aux murs de pisé. Elle brûlait de présence, tout comme le pays brûlait sous la chaleur incessante.»

Mais après cette parenthèse si radieuse, Mai commencera à sombrer lorsque le couple reviendra s’installer à Sligo, où Jack déniche un obscur emploi de fonctionnaire territorial. Pour tromper l’ennui, il boit et joue aux courses. Son épouse, elle, vit mal son rôle de mère, peine à élever leurs deux filles, glisse peu à peu dans la dépression et l’alcool. «Son désespoir était terrible à voir et je buvais autant que je pouvais le soir dans les bars sombres de Sligo pour tenter d’effacer l’image qui flottait dans mon esprit du grand fantôme qu’était devenue Mai», dit Jack, qui s’éloignera une fois de plus de l’Irlande pour affronter une autre tourmente, celle de la Seconde Guerre mondiale. A son retour au bercail, il retrouve une épouse totalement abattue, suicidaire, égarée au fond de ses enfers. Et bientôt terrassée par un cancer, elle qui – depuis toujours peut-être – «abritait en elle une terreur, une terreur dont elle ne connaissait pas le nom, une terreur qui galopait dans ses veines comme un rat et qui lui ôtait tout semblant de sérénité».

C’est l’histoire d’une double défaite que raconte Barry, la tragique déroute de deux êtres rattrapés par leurs démons, deux êtres qui se sont mutuellement détruits en s’immolant dans le feu d’une passion trop brûlante. Et à la fin du récit, Jack l’ancien ingénieur fera cette remarque qui pourrait servir d’exergue à sa bouleversante confession: «Je pense pouvoir dire que je suis capable de construire un pont au-dessus de n’importe quelle rivière, je sais tenir compte des courants, je connais les contraintes sur le métal et la pierre, aucun pont édifié par mes soins ne s’écroulera jamais sous un poids excessif. Je ne suis toutefois pas certain de pouvoir dire la même chose de mon cœur, ou du cœur de qui que ce soit.»

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Sebastian Barry

«L’Homme provisoire»

«Je pense pouvoir dire que je suis capable de construire un pont au-dessus de n’importe quelle rivière. […] Je ne suis toutefois pas certain de pouvoir dire la même chose de mon cœur»