Certains écrivains, dit-on, écrivent toujours le même roman. C’est vrai. Mais tous ne le font pas de la même manière. Il y a ceux qui reprennent inlassablement la même formule, au risque de lasser. Et ceux qui creusent une veine qui les passionne et dont chaque livre vient enrichir, transforme et nourrit une thématique semblable. Ceux-là persévèrent dans leur être.

Pascale Kramer est de ces romanciers dont le ton et les sujets se répondent de livre en livre, qui tournent autour d’un même matériau de vie, mais qui chaque fois avancent, enchantent, saisissent et surprennent.

Voici donc Une famille, dont le titre ne saurait dire plus clairement qu’il est au cœur de ce qui travaille l’écriture de Pascale Kramer: les liens du couple, les relations entre parents et enfants, les fratries, les naissances et les disparitions. Tout ce qui fait la trame de nos vies avec nos proches.

Séismes

Au sein des familles qu’elle dépeint, Pascale Kramer provoque des séismes – brutaux ou lents, c’est selon – et en observe, avec une finesse et une délicatesse impressionnantes, les répercussions. Au lecteur d’en décrypter les signes et les effets sur chacun des personnages, qu’elle pose par touches discrètes dans le flux plein de souffle de son récit.

Dans cette Famille-là, bien sous tous rapports, un fils aîné, Romain, né d’un premier lit de la mère, est dévoré par l’alcool. Ce n’est pas un alcoolisme de salon, mais un suicide lent et systématique. C’est une perdition, un naufrage, une chute sans fin, dont les rémissions – si elles remplissent d’espoir ses proches – ne font que souligner l’étendue du malheur. «Il faut aussi penser à ceux qui ne s’en sortent pas», dit Pascale Kramer: «J’ai connu des gens qui luttaient contre l’alcool. C’est bouleversant. C’est d’une dureté inimaginable et pour les proches, c’est incroyablement envahissant et compliqué.»

Un quintette inédit

A l’occasion de la naissance d’une nouvelle petite fille, Jeanne, frères et sœurs, grands-parents et petits-enfants, amis aussi, se retrouvent et se croisent en un ballet tantôt heureux et désespéré, tantôt tendre et tendu, où chacun regarde les autres de sa place à lui, se comportant selon ce qu’il sait des autres, ce qu’il attend d’eux et surtout de ce qu’il peut. «C’est un livre où ma tendresse s’exprime plus», dit Pascale Kramer.

Pour mieux faire partager le point de vue de chacun, Pascale Kramer a choisi de plonger dans l’esprit de cinq personnages. Olivier, le père, Mathilde, la sœur cadette, Edouard, le frère puîné, Danielle, la mère, Lou, sœur et jeune mère de Jeanne. C’est un quintette de voix, de présences, de sensibilités, de personnages – une première dans les livres de Pascale Kramer –, qui chacun, successivement, traverse la même histoire.

«Au départ, je voulais suivre le point de vue d’Olivier. Puis, à la fin du premier chapitre, Mathilde est arrivée. Je me suis rendu compte que ça permettait de creuser les personnages. De les voir, regardant les autres, puis vus par les autres. Dans Autopsie d’un père, le premier chapitre était du point de vue du père, le second de sa fille. Dans Onze ans plus tard, la première partie consacrée à l’épouse répondait à une seconde, celle du mari. Mais c’est la première fois qu’il y a autant de points de vue», explique Pascale Kramer.

Colère et culpabilité

«Il faut se projeter dans chaque personnage. Essayer de comprendre comment il réagit, comment il vit les choses, qui il est. Pour la mère, Danielle, qui est croyante, cela me paraissait très difficile de me projeter. Et puis, j’ai compris que sa foi ne l’empêchait pas d’être en colère et de se sentir coupable d’avoir imposé ce fils à sa famille. Tout à coup, je l’ai comprise.» Encore une fois, Pascale Kramer pose un regard poignant, émouvant sur les enfants, présences à la fois légères, heureuses et tellement fragiles aux yeux des adultes: «Elle s’était inclinée pour lui présenter la petite bouille froissée sous le bonnet de coton. Les traits réguliers et paisibles, la bouche comme un bourgeon de chair violette. Edouard effleura d’un doigt la joue ourlée de grands cernes de nourrisson, il se sentait confus devant le peu qu’il y avait à dire.»

Pascale Kramer n’a pas peur des terreurs intimes qui nous dévorent. Mais elle affronte aussi avec subtilité les rapports sociaux – ceux de Danielle et Olivier avec leur femme de ménage et protégée, Angèle – ainsi que les positions politiques divergentes des uns et des autres: Edouard, catholique fervent, opposé au mariage pour tous, ce qui agace sa sœur Mathilde, est aussi, paradoxalement, celui qui répondra avec le plus d’ouverture à la situation désespérée et désespérante de Romain.

Voici donc, encore une fois, une étoffe littéraire somptueuse, tissée d’émotions, du frottement des êtres, de leurs malaises, de leur hésitation, de leurs drames aussi. De son écriture attentive à tous les détails, musicale, belle comme un quintette à cordes, Pascale Kramer nous invite à voir qui nous sommes, à plonger dans l’intime, dans les peurs et les attentes, les espoirs et les échecs qui nous travaillent: «C’est ça une famille, dit la romancière: des naissances, des retrouvailles et des gens qui partent en vrille.»


Pascale Kramer, «Une famille», Flammarion, 192 p.


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