Il était temps! Après un sérieux coup d'arrêt, dû à une journée perdue pour cause de Che (lire ci-dessous), la compétition cannoise s'est à nouveau hissée en zone palmable grâce à Atom Egoyan. Celui qu'on n'attendait plus, après les relatives déceptions ici même d'Ararat et de La Vérité nue, a en effet présenté avec Adoration un film qui pourrait mettre tout le monde d'accord: un de plus consacré à la famille, décidément le thème dominant de cette sélection, mais pas moins ouvert sur le monde pour autant, selon le souhait exprimé par le président du jury Sean Penn. Pour l'auteur de Family Viewing, Canadien d'origine arménienne, il s'agit aussi d'une sorte de film somme, qui réunit le meilleur de son œuvre.

Commençons par les bémols, puisque ce film aurait pour l'heure encore quelque peine à trouver distributeur. Dépourvu d'arguments de vente faciles, Adoration se présente comme un nouveau puzzle alambiqué, pauvre en action et cette fois même en sexe, qui a tout pour dérouter le spectateur. Mais une fois ces règles acceptées, difficile de trouver la moindre fausse note dans cette histoire d'enfant du cyberâge qui doit assimiler un lourd héritage parental, symbolisé par le violon de sa mère musicienne. Et, surtout, difficile de ne pas se sentir impliqué dans un film qui englobe la famille et le monde, en passant par les nouvelles technologies et l'art.

Ancré dans l'adolescence, âge de toutes les incertitudes, Adoration est l'histoire d'un deuil: celui de la famille idéale, symbolisée par la crèche de Noël. Mais pour ce qui est de la religion, c'est déjà nettement plus compliqué, vu les «rois mages» qui se sont penchés sur le berceau de Simon. Il y a d'abord son oncle Tom, mouton noir de la famille qui l'a recueilli après la disparition de ses parents dans un accident. Puis son grand-père, qui a tout déformé par la rogne tenace qu'il en a conçue contre son père. Mais il y a aussi Sabine, devenue sa professeure de français au collège. Lorsque cette dernière encourage Simon à présenter des élucubrations sur son histoire familiale devant sa classe, puis dans un atelier théâtral, tout déborde. Car en racontant que son père était un terroriste qui aurait tenté d'envoyer sa mère enceinte se faire exploser dans un avion à destination d'Israël, Simon provoque sur Internet des réactions passionnées qui font boule de neige. Mais où se cache donc la vérité?

On le voit, après La Vérité nue (dont le titre original Where the Truth Lies pouvait se lire soit comme «Où gît la vérité» soit «Où la vérité ment»), Egoyan reste fidèle à ses obsessions. Tout son art consiste en une tentative de décodage de la complexité croissante du monde, dont nous sommes le produit. En faisant du père Sami un juif de Bethléem et de Sabine une fille de Beyrouth dévastée, c'est tout le Moyen-Orient qui s'invite dans cette famille canadienne, tandis que la fiction élaborée par le fils paraît héritée du 11 septembre 2001. Mais, si le forum de discussion sur Internet résume bien toutes les positions simplificatrices nées de cet événement, la vérité est encore ailleurs: engendrée par un mensonge familial (la version du grand-père) puis remise en question grâce à celui de la professeure (un double jeu magnifiquement interprété par Arsinée Khanjian, Mme Egoyan à la ville).

Avec la culpabilité, l'argent, le jeu et les images encore jetés dans l'équation de ce trouble héritage, au fiston - et au spectateur avec lui - de se débrouiller avec tout ça! Autant dire que l'expérience devient captivante, d'autant plus qu'Egoyan s'y entend pour rendre incarnée cette fable a priori très théorique. Moins qu'Arnaud Desplechin, peut-être, et certains ne manqueront pas d'amoindrir Adoration au nom du magnifique Conte de Noël de ce dernier. La manière Egoyan, ce serait plutôt de laisser cohabiter en permanence le spectacle et sa superstructure, ce qui comporte aussi ses avantages. Quant au violon maternel, subtilement transformé en symbole de la réconciliation avec un père méconnu, difficile de trouver plus belle conclusion. Comme chez Desplechin, une note finale bienvenue qui lui ouvre tous les espoirs pour l'heure du palmarès.