art brut

La famille recomposée de Morton Bartlett

La Collection de l’art brut présente les poupées fascinantes du photographe américain

Le cas de Morton Bartlett, dans le cadre d’une exposition à la Collection de l’art brut à Lausanne, est un peu particulier. Car cet artiste, apparu comme tel à titre posthume, a mené une carrière sans doute heurtée et entrecoupée, mais une vraie carrière dans un milieu professionnel jouissant d’une parfaite inté­gration au sein de la société. Une photographie montrant Morton Bartlett encore jeune, calé dans un fauteuil, en train de lire tout en fumant la pipe, confirme d’ailleurs cette identité d’un homme cultivé (il a brièvement étudié à Harvard), qui a gagné sa vie comme photographe indépendant et notamment comme photographe de mode. Qu’est-ce qui est plus éloigné de la mode que l’art des «outsiders»?

Avant d’en venir à l’œuvre elle-même, la biographie apporte une clé, qui contribue à expliquer la présence des créations de Bartlett à «l’art brut»: né en 1909, devenu orphelin à l’âge de 8 ans, Morton Bartlett a été adopté par un couple aisé, dans le Massachusetts. Forcé d’abandonner sa profession de photographe, à cause de problèmes de santé liés aux produits de développement des images, il exerce différents métiers, avant de fonder sa propre agence de graphisme et d’impression. Il mourra en 1992 à Boston, célibataire et sans enfants.

Alors, cette œuvre? Elle semble être née entre 1936 et 1965. Soit. Mais en quoi consiste-t-elle? Imaginez des poupées – plus grandes que des poupées, plus menues que des mannequins –, essentiellement des petites jeunes filles, au visage ravissant, à la grâce fragile. Imaginez des images en noir et blanc qui les mettraient en scène. Imaginez les frimousses ensommeillées de deux fillettes, le drap tiré jusqu’au menton, ou un autre enfant assis sur une chaise, les jambes pendant encore bien loin du sol. Imaginez des chapeaux qui encadreraient la finesse du visage, ombreraient judicieusement le regard mutin. Imaginez un homme cousant et tricotant des vêtements pour cette famille qu’il se serait donnée, et usant de tout son savoir de photographe pour obtenir des scènes vivantes et charmantes, à placer dans ses albums.

L’œuvre de Morton Bartlett, c’est tout cela, et en plus des dessins sur papier-calque, et des études en plâtre de mains et de pieds, et de lèvres, entrouvertes pour laisser le passage à la langue gourmande. L’œuvre de Morton Bartlett, que lui-même avait démontée et entreposée dans des coffrets fabriqués sur mesure et enfermés dans un placard jamais ouvert, c’est une véritable famille recomposée, dont le créateur se contentera, au cours des trente ans qu’il lui restera à vivre, de regarder, mais le terme n’est pas assez fort, de contempler les images qu’il a prises.

De son vivant, seul un voisin, Kah­lil Gibran, le neveu de l’auteur du Prophète, se sera penché sur cet ensemble indéniablement troublant. Une proposition qui exerce sur le visiteur du musée lausannois un sentiment d’admiration mêlé d’un certain malaise. Admiration pour le savoir-faire de cet homme si sensible, ce Pygmalion des temps modernes, dont on devine la souffrance d’individu esseulé dans la grande ville, esseulé et fasciné par la beauté. Et malaise devant ces effigies de femmes-enfants, subtilement sexuées.

Découvert après la mort de son créateur, acheté dans une brocante new-yorkaise par Marion Harris, antiquaire spécialisée dans «l’étrange et le bizarre», le fonds Bartlett a été pour partie donné à l’institution lausannoise, du temps de Michel Thévoz. Ces pièces de la collection sont complétées ici de prêts américains. Pour le plaisir et la fascination des visiteurs.

Morton Bartlett, Collection de l’art brut (av. des Bergières 11, Lausanne, tél. 021/315 25 70). Ma-di 11-18h. Jusqu’au 14 avril.

L’œuvre? Une familleà contempler

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