Au commencement étaient le couple, ses enfants et une relative égalité entre eux tous. Puis la famille se fit plus complexe et plus patriarcale. Dans L’Origine des systèmes familiaux , tome 1, Emmanuel Todd défend la thèse d’un modèle commun à tous les groupes de la planète, qu’il nomme nucléaire égalitaire. La somme de 730 pages résulte de quarante ans de recherches et s’appuie en partie sur les précédents ouvrages du démographe.

Jusque-là, Emmanuel Todd s’était attaché à montrer que la diversité des formes familiales (lire) pouvait expliquer celle des idéologies politiques et des trajectoires de modernisation. La famille nucléaire absolue anglaise, ainsi, peu autoritaire mais également peu égalitaire entre frères et sœurs, ne pouvait que favoriser l’émergence du libéralisme anglo-saxon. Le modèle nucléaire égalitaire du Bassin parisien, lui, était le terreau indiqué pour les idées de la Révolution française. La famille souche, autorité du père et inégalité des frères, a permis l’émergence de mouvements autoritaires en Allemagne et au Japon. Le modèle communautaire n’est jamais loin du communisme.

Cette fois, Todd s’attache à démontrer que tous ses systèmes – et quelques autres ajoutés à sa première grille – ont un seul et même ancêtre. Pour ce faire, l’historien reprend le «principe du conservatisme des zones périphériques» utilisé en linguistique. Une caractéristique A occupe une zone centrale autour de laquelle est répartie une caractéristique B; alors nous pouvons supposer que la caractéristique A est une innovation qui s’est diffusée à partir du centre.

Etudiant les modes de fonctionnement de 214 peuples eurasiens avant l’urbanisation, Emmanuel Todd constate que la famille nucléaire domine les régions périphériques. C’est donc elle qui est la plus archaïque. Le modèle qu’il décrit est celui d’un couple et de ses enfants, petit noyau plutôt égalitaire envers les descendants et conférant à la femme un statut élevé – là où les anthropologues ont longtemps mis en avant le clan. Les familles de Todd entretenaient des liens et pouvaient vivre à proximité, mais souplesse et autonomie étaient de mise.

La Chine aurait connu un basculement un millénaire environ avant notre ère. La sédentarisation limitant les possibilités d’expansion agricole, le système d’héritage prône l’indivision et la patrilinéarité. Les nomades de la steppe adoptent cette prégnance masculine, à laquelle ils associent une symétrie entre frères, gage de réussite militaire. A leur contact, la Chine assimile à son tour le modèle communautaire patrilinéaire, qui sera ensuite propagé par les Huns, les Tartares ou les Turcs jusqu’aux portes de l’Europe.

L’Europe à part

En Mésopotamie, l’histoire est plus longue et moins documentée. Le modèle souche semble avoir été adopté par les Sumériens, qui vivaient au troisième millénaire avant notre ère et étaient déjà marqués par la patrilinéarité. Là encore, c’est sous pression démographique de la population agricole sédentaire que le changement semble avoir opéré. Et à nouveau, ce sont les nomades qui entraînent le passage au modèle communautaire et le diffusent le long de leurs conquêtes.

D’autres éléments viennent évidemment s’ajouter à ces grands traits. En Europe de l’Ouest par exemple, patrilinéarité et famille souche ont émergé vers le Xe siècle sous l’influence de l’Est. Souvent revendiqué par les classes nobles ou dirigeantes afin de préserver biens et pouvoir, le système s’est ensuite transmis aux couches «inférieures». Ou pas. Le Bassin parisien, ainsi, est resté proche de foyers nucléaires par acculturation négative, c’est-à-dire résistance aux hautes sphères.

Une fois établi que la famille nucléaire «moderne» est en réalité la forme la plus archaïque qui soit, Emmanuel Todd ébauche quelques conclusions. L’Europe, ainsi, aurait «échappé à des évolutions familiales paralysantes pour le développement technologique et économique». Le système patrilinéaire, au contraire, a favorisé les conquêtes arabes mais laissé les femmes de côté, ce qui a fini par nuire à l’éducation et donc au ­développement.