THEATRE

Famille, je t’adore, version burlesque

Les clowns russes Semianyki reviennent en Suisse romande avec leur spectacle qui célèbrent les joies de la famille à travers une série de farce et attrapes mémorables et une galerie de personnages attachants. Un succès mérité.

Vous êtes fâchés avec vos proches? Vous trouvez que la vie de famille, bon, y a mieux et moins cher? Vous rêvez d’ailleurs, loin, en solitaire? Courez au Théâtre de Carouge, à Genève, voir les Semianyki, clowns russes qui ont déjà enchanté de nombreux spectateurs en Suisse romande cet hiver. Et vous aurez des ardeurs filiales, des élans maternels, des tremblements de père. Car, à travers ses multiples farces et attrapes, cette bande délurée célèbre les joies du foyer, ce lieu où l’agitation de la multitude débouche sur tous les possibles. «C’est vrai, notre spectacle est un hommage à la famille, confirme Alexander Gusarov, qui joue le père. D’ailleurs, en russe, Semianyki signifie la famille Famille…»

La scène se déroule en Chine, lors d’une des 600 représentations que les Semianyki ont données à travers le monde depuis la création de leur spectacle en 2006. Excédé par les crasses de ses enfants et par «une lassitude plus sourde, celle du quotidien», précise Alexander Gusarov, son personnage, le père, moustache fatiguée et nez rouge, décide de quitter sa femme enceinte – un phénomène! – et ses quatre enfants. Tous portent de grosses lunettes noires et des habits dépareillés. Tous ont les mêmes têtes à claques qu’on adore adorer. Mais c’est ainsi, le père est fatigué et veut s’en aller. Il rassemble armes et bagages, notamment un livre mystérieux – la Bible? –, remonte les travées du public, direction la libération. «Sauf qu’en Chine, un petit garçon s’est agrippé à ma manche et n’a jamais voulu me laisser partir. Il criait et me poussait vers la scène, vers ma famille. Il s’identifiait aux enfants», se souvient Alexander Gusarov, encore ému par cette anecdote.

Dans le monde des clowns, on ne parle pas volontiers. On raconte le métier par bribes, en traitillé. Comme tous les Semianyki, Alexander Gusarov, 36 ans, a suivi l’Ecole de théâtre des Licedei, créée il y a plus de 20 ans à Saint-Pétersbourg. Est-ce une école de clowns? «Non, pas spécifiquement. On y apprend la pantomime, le chant, le mouvement. On y apprend surtout à trouver son personnage intérieur, celui qui ne nous quittera jamais», explique l’artiste.

Qui a donc trouvé en lui cette figure de père, gentiment alcoolique, méchamment attachant. Et qui a trouvé autour de lui, dans sa volée, celle de 2003, une épouse ébouriffante (Olga Eliseeva), un super-bébé (Elena Sadkova), un fils malin comme un singe et redoutable chef d’orchestre (Kasyan Ryvkin), une fille aînée qui se rêve exploratrice (Marina Makhaeva), et une fille cadette qui rêve tout court (Yulia Sergeeva). «En réalité, on ne trouve rien. On ne fait qu’accentuer des traits de notre caractère. C’est pour cela qu’on peut jouer des centaines de fois sans se lasser. Nos personnages, c’est nous, en plus grand!»

D’où le rouge aux joues lorsqu’on lui demande de définir en trois adjectifs le caractère du père. «Généreux, un peu débile et sincère.» Et aussi alcoolique? «Ça, c’est commun à tous les adultes mâles de Russie», sourit le clown qui, au civil, est plutôt réservé et mélancolique.

Les Semianyki, donc. Un festival de sketches inventifs et rythmés. Une histoire de père fatigué, de mère géniale et d’enfants déchaînés. Un jeu constant avec le public qui, dès les premières minutes, prend les eaux. Une gestuelle spécifique à chacun, mais à l’écoute de tous et de ces morceaux, jazz, techno, latino, qui émaillent la soirée. Des figures contrastées qui racontent la possibilité du groupe comme somme de singularités. A cet égard, le personnage de la cadette, asperge décalée en robe verte et cheveux ébouriffés, est très significatif. «Dans la vie, Yulia est pareille, toujours distraite», observe Raphaëlle Brui, attachée de communication de la compagnie. «La force des Semianyki, c’est de l’intégrer comme un élément fort.» Et c’est vrai que ce personnage plus flottant est aussi important. Il donne de l’air au casting, offre un espace de liberté.

Le père part, la famille s’assied. «C’est une tradition russe, explique Raphaëlle Brui. Lorsque quelqu’un part, il faut s’asseoir. C’était lié à la prière. Ici, lorsque tout le monde s’assied, Yulia se lève!»

Cet art du contretemps est un des piliers du spectacle. Sans cesse, la mère flatte le spectateur pour mieux le fesser la seconde d’après. La fille aînée sourit avant d’arracher une planche de la table et d’assommer la fratrie. Le père alterne tendresse et détresse. Le bébé cajole ses poupées avant de leur briser la nuque. Un pur procédé clownistique? «Le nerf, c’est l’autodérision. Chaque humain est changeant, tout le temps, la seule différence, c’est que nous, nous le savons», répond le bel Alexander. Qui voue un culte à Chaplin. «Tout ce que j’ai envie de faire, il l’a déjà fait. C’est le plus grand.» Ce soir, sur scène, il retournera à sa bière magique – elle se remplit toute seule – et son imprenable vodka – il doit la boire les bras en croix. Et il boira. Tandis que sa famille s’épanouira.

Semianyki, Théâtre de Carouge, Genève, jusqu’au 3 mars, 022 343 43 43, www.tcag.ch

«Chaque humain est changeant, tout le temps, la seule différence, c’est que nous, nous le savons»

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