EXPOSITION  

La famille de terre de Frank Nievergelt

Le collectionneur et historien de l’art alémanique expose au Musée Ariana, à Genève, les fleurons de sa collection de céramique contemporaine

Passionnément céramique. Le titre de l’exposition de la collection Frank Nievergelt au Musée Ariana résume les motivations dont ce bel ensemble est le fruit: la passion, et une passion orientée vers ce qui est le plus essentiel, la terre. Sans calcul, sans la pensée d’aucune contrepartie, le collectionneur alémanique a déjà réuni, depuis 1970, plus de 900 céramiques contemporaines, dont il vient de faire don de près de 200 au musée genevois, avec lequel il entretient de multiples contacts (au cours des dernières années, il y a monté au moins deux expositions). Après, bien après la présentation en 1978 de cet ensemble, évidemment moins riche alors, au Musée des arts décoratifs de Lausanne, le moment était venu (d’autant plus que les collections de céramique, en vogue il y a quelques décennies, commencent à se faire rares) de permettre au public de visiter ces œuvres, habituellement conservées dans une grange attenante au domicile du couple Nievergelt à Ramsen, dans le canton de Schaffhouse.

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Les visiteurs éprouveront peut-être des émotions semblables à celles que ressent Frank Nievergelt lorsqu’il fréquente les ateliers des artistes, et tisse avec ceux-ci des liens de proximité et d’amitié. Cette empreinte très personnelle s’imprime jusque dans le catalogue, «recueil de belles tranches de vie», selon la directrice de l’Ariana Isabelle Naef Galuba, où le collectionneur évoque, pour chaque artiste, les circonstances de sa rencontre avec l’homme (ou la femme) et l’œuvre. La fraîcheur et le naturel du propos rendent d’ores et déjà familières les pièces elles-mêmes, qui ont en commun d’avoir été choisies «sans snobisme», de privilégier le modelage au coulage, de regarder vers le nord, l’Allemagne et l’Angleterre plutôt que la France, et enfin d’illustrer la grande diversité de la céramique actuelle.

Précieuses et suggestives

Les pièces de «ténors» de la discipline ponctuent cette visite, mais le regard, et presque la main, sont également retenus par des travaux d’apparence plus modeste, les petits environnements serrés de Ian Godfrey, lui-même «un conteur hors pair» inspiré par les cultures antiques, les terres cuites figuratives de Jakob Stucki, comme cette pièce révélant l’attitude passive, elle-même modeste, de Sancho Pança sur sa monture, ou les miniatures très singulières et éminemment poétiques signées Geoffrey Swindell, un peu surréalistes, à peine précieuses. Précieuses, et tellement suggestives, et inclassables sous leur vernis classique, à peine touchées du pinceau Art nouveau, les œuvres de Lucie Rie le sont, de même que, raconte le collectionneur, «aller rendre visite à Lucie Rie, c’était plonger dans un monde à part». Un monde régi par une septuagénaire qui, seule dans son atelier londonien, soumettait ses pièces de porcelaine à une cuisson oxydante de 1250 degrés… Le résultat est sublime.

Mais c’est auprès de créateurs romands que cette collection a débuté: le trio Edouard Chapallaz, Philippe Lambercy et Philippe Barde est bien représenté, par des pièces de grès exigeantes, ainsi que des porcelaines en ce qui concerne le dernier. Les coupes et plats à double paroi de Thomas Bohle, aux teintes magnifiques, les pièces monumentales, de terre cuite moulée et déformée, de Steven Heinemann, où les craquelures répondent à la forme générale, les grès traversés de l’impact de balles de fusil, par Imre Schrammel, la pièce monumentale, tectonique, de Claudi Casanovas, le travail de Carmen Dionyse ou celui, baroque, voire kitsch, de Stephan Hasslinger, chaque univers a sa couleur, son caractère.

Alors qu’à l’entrée on était accueilli par un nu assis modelé par José Vermeersch, accompagné de son chien, on pourra retourner saluer, en partant, cette étrange et attachante Femme assise créée par Gundi Dietz. Cette femme de porcelaine, dont la bouche fait la moue et qui ferme ses petits yeux avec une sorte de concentration mystique, semble à la fois morte et vivante, au point qu’on a la sensation de voir courir le sang sous sa peau d’un blanc de… porcelaine. Ces rencontres successives font qu’on ressort de l’exposition avec l’impression de quitter une famille. Famille de terre, formes et matières.

«Passionnément céramique – Collection Frank Nievergelt», Ariana – Musée suisse de la céramique et du verre, Genève, jusqu’au 25 septembre. Ma-di 10h-18h. www.ariana-geneve.ch 

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