Il devait sentir sa fin proche pour avoir intitulé son troisième livre de souvenirs, paru l'an dernier en Angleterre, A Positively Final Appearance. Sir Alec Guinness s'est éteint samedi soir à l'hôpital, paisiblement, après être tombé malade deux jours plus tôt. Le grand acteur, anobli en 1959 suite à son triomphe dans Le Pont sur la rivière Kwaï et une série de brillantes compositions dans des classiques de l'humour anglais, se désespérait de n'être connu de la jeune génération que pour son rôle d'Obi-Wan Kenobi dans La Guerre des étoiles. Même si cette participation somme toute modeste l'avait définitivement mis à l'abri du besoin, l'homme de culture qu'il était ne pouvait que déplorer l'infantilisme des films de George Lucas. A l'évidence, il aurait préféré qu'on se souvienne de lui comme interprète de Shakespeare, Dickens, Shaw ou de ses amis Graham Greene et John Le Carré.

Le destin a voulu qu'Alec Guinness disparaisse quelques mois après son mentor, John Gielgud. C'est ce dernier qui avait décelé des promesses chez ce jeune homme, rédacteur de publicité insatisfait, alors que Martita Hunt, grande dame de la scène, ne lui avait trouvé «aucune aptitude». Aujourd'hui encore, les avis divergent entre ceux qui tiennent Guinness pour l'acteur par excellence et ceux qui trouvent dépassée sa conception de comédien à transformations, abordant ses rôles de manière très «extérieure».

Né à Londres en 1914, Guinness fait des débuts simultanément au théâtre et au cinéma (une simple figuration), en 1934. Mais il faudra attendre une bonne décennie pour le voir dans un véritable rôle à l'écran. Comme tout acteur britannique qui se respecte, c'est sur les planches qu'il bâtit sa réputation, d'abord dans la troupe de Gielgud, puis à l'Old Vic, dirigé par Laurence Olivier. Difficile d'imaginer en Roméo ou Hamlet cet homme dont on ne se souvient que quadragénaire (et plus) dénué de «sex-appeal»! S'il les joua, c'est pourtant dans Richard III et La Nuit des rois qu'il connut ses premiers triomphes. Après trois ans de service durant la guerre comme officier de marine, Guinness réoriente sa carrière vers le cinéma, à travers deux adaptations de Dickens réalisées par David Lean: Les Grandes espérances et Oliver Twist (où son Fagin outrageusement grimé passe plutôt mal aujourd'hui).

C'est avant tout sa performance dans Noblesse oblige (1949), comédie noire de Robert Hamer dans laquelle il incarne huit membres de la même famille, qui lui vaut sa renommée de caméléon. Les années cinquante, âge d'or de la comédie britannique grâce aux productions Ealing, seront sa grande décennie. Alternant flegme et excentricité, il est la vedette de classiques tels que De l'or en barres (Charles Crichton), L'Homme au complet blanc et Tueurs de dames (Alexander Mackendrick) ou Notre agent à La Havane (Carol Reed). Soucieux d'être également considéré comme un acteur sérieux, ce converti au catholicisme casse son image avec The Prisoner, drame de Peter Glenville dans lequel il incarne un cardinal d'un pays de l'Est en butte à l'inquisition communiste. Enfin, son rôle d'officier rigide, prisonnier des Japonais, dans Le Pont de la Rivère Kwaï (David Lean, 1959) lui vaut l'Oscar et tous les grands prix d'interprétation de l'année.

La suite sera moins exaltante, avec surtout une série de rôles secondaires dans des grandes productions: il est le prince Fayçal dans Lawrence d'Arabie, Marc-Aurèle dans La Chute de l'Empire romain, Charles Ier d'Angleterre dans Cromwell et même un improbable Hitler dans Hitler, the Last Ten Days d'Ennio de Concini. En 1980, il a encore l'occasion de briller dans le rôle de l'espion George Smiley, héros de John Le Carré, dans deux séries TV. Mais depuis La Guerre des étoiles, ses apparitions le montrent surtout sous le jour d'un sage à l'œil malicieux, à l'image du vieil Indien de La Route des Indes, le chant du cygne de David Lean.

Côté vie privée, alors qu'il n'avait jamais connu son père, Alec Guinness est resté l'homme d'une seule femme, Merula Salaman, qu'il épousa en 1938 et dont il a eu un fils, Matthew. Coulant une retraite heureuse depuis 1993 dans leur maison de campagne, il s'occupait surtout à rédiger ses souvenirs (Blessings in Disguise, My Name Escapes Me – Diary of a Retiring Actor). Sa dernière apparition à l'écran, dans le thriller Mute Witness d'Anthony Waller, fut une surprise pour lui-même: sa scène avait en effet été tournée dix ans plus tôt, comme une faveur à un jeune fan particulièrement insistant. Dernière preuve de générosité d'un acteur plus que parfait.