La «fanfiction», la fiction qui fait un carton

Livre «After», roman à l’eau de rose écrit sur Internet, cartonne cet hiver

Son auteure brode sur la belle gueule du chanteur Harry Styles, vedette du boys band One Direction

Le plus gros triomphe de «fanfiction» de tous les temps est sans doute Cinquante Nuances de Grey (Lattès). Depuis sa sortie en français en octobre 2012, le premier tome de Cinquante Nuances… s’est vendu à 1,7 million d’exemplaires, les trois tomes ensemble à 4 millions. En poche, plus de 1,9 million sont déjà écoulés. Or, cette romance érotique est née de la rêverie de son auteur autour de la saga des vampires Twilight. Exit le surnaturel, remplacé par un érotisme à tendance sadique.

Plus de vampires donc. Mais la fanfiction a ses côtés «vampiriques». Son principe n’est-il pas de se greffer, grâce à Internet et sur le mode du feuilleton, sur des récits ou des personnages existants? Moby Dick, Harry Potter, Stargate, Jane Austen, des mangas ou des vedettes suscitent des fanfictions. Un mode de production qui permet à des auteurs amateurs de partager leurs œuvres sur la Toile avec une large communauté de fans, lecteurs aussi critiques que captifs.

Née on line, la fanfiction est parfois récupérée par l’édition. L’intérêt, pour l’éditeur, réside dans un succès déjà avéré sur la Toile; dans la possibilité de vendre le livre comme un «phénomène»; et dans la présence d’un noyau de public déjà fédéré sur le Net. Avec le risque, tout de même, que celui-ci en reste à sa lecture on line. La suppression de la version en libre accès, comme pour Cinquante Nuances de Grey, favorise les ventes.

La dernière fanfiction de grande ampleur passée sur le papier vient de débarquer en France. Elle n’échappe pas à cette part «vampirique». Signée par Anna Todd, une jeune Américaine, et publiée chez Hugo & Cie, la série After est une «new romance» – comme Cinquante Nuances de Grey et Beautiful Bastard (Hugo & Cie) – entre un beau ténébreux inquiétant et une jeune femme un peu naïve mais pleine de ressources. Là encore, le sexe vient pimenter une relation tumultueuse.

Fanfiction oblige, After a lui aussi incubé dans un univers internet de fans: ceux (ou plutôt celles) du boys band britannique One Direction – lui-même issu de la téléréalité. Autour de ce groupe, se développent sur la Toile nombre de récits amoureux mettant en scène des avatars des jeunes musiciens. N’en ayant jamais assez à lire, Anna Todd, jeune épouse de militaire, décide d’inventer elle-même les aventures de Harry Styles, beau gosse un peu ténébreux de One Direction. Son feuilleton met en scène un certain Hardin couvert de tatouages – dérivé de Harry Styles – et la jeune Tessa. Il devient peu à peu une vaste fresque bardée de dialogues, en forme de «new romance», roman à l’eau de rose à la sauce contemporaine assaisonné d’érotisme. Le récit trouve sur la Toile une énorme caisse de résonance et attire l’attention des éditeurs. «C’est le livre au milliard de clics», répète en substance et en boucle la maison américaine, à la pointe du genre, Simon & Chester, qui, après des retouches, l’a lancé sur le marché du livre. Un pari, car, contrairement à Cinquante Nuances de Grey, After est toujours disponible on line dans sa version originale, sur Wattpad où il a été écrit. «J’ai demandé à l’éditeur de Simon & Chester comment il comptait vendre le livre si celui-ci restait en ligne; il m’a répondu qu’il fallait respecter le processus d’écriture de la version web, qui s’est fait sous l’œil des fans. Mais il tablait aussi sur le fait que ceux-ci acquerraient le livre par fétichisme», explique Hugues de Saint-Vincent, patron d’Hugo & Cie.

En traduction française et sans concurrence sur le Net, deux tomes (pardon, deux «saisons», les séries télé n’en sont pas loin) sont déjà parus. Trois autres «saisons» (environ 600 pages chacune) suivront, jusqu’en mai, à raison d’une par mois. Histoire de nourrir, sans la laisser retomber, l’attente des lectrices.

La première saison d’After – produit qui vise les jeunes femmes entre 15 et 25 ans – s’est déjà écoulée à 130 000 exemplaires papier, principalement en grandes surfaces culturelles du type Fnac ou en supermarchés; les librairies n’en distribuent qu’un petit pourcentage. 16 000 exemplaires supplémentaires sont partis en version numérique. Le tirage annoncé en janvier, de 180 000 exemplaires, dépassait celui du livre de Michel Houellebecq, tiré initialement à 150 000. Mais Soumission s’est déjà vendu à 400 000 exemplaires…

La fanfiction est-elle un nouveau genre à succès? Pas évident. Chez Jean-Claude Lattès, on cherche plus à développer le genre «new romance» qui marche bien plutôt que l’écriture de fans sur la Toile. Mais certaines maisons, comme Hachette Livre, tentent de fédérer des fanfictions françaises. Le site Lecture Academy invite les internautes à taper sur leur clavier: «A l’occasion de la sortie de La Fille qui ne croyait pas aux miracles, on vous propose d’écrire votre merveilleux miracle… Que faire quand on sait que l’on va mourir et que l’on rencontre l’amour?»

Hugo & Cie veut faire de même, dit Hugues de Saint-Vincent: «Plutôt que de recevoir un manuscrit par la poste, passons par les réseaux sociaux, où les auteurs sont déjà confrontés à leur public.»

La première «saison» d’«After» s’est déjà écoulée à 130 000 exemplaires