11 septembre 2001. Un nombre sans doute incalculable de personnes dans le monde se souviennent de ce qu’elles faisaient et où elles étaient ce jour-là. Et nous sommes sans doute des millions à avoir regardé, sans pouvoir s’en détacher, les images hypnotiques de ces avions de ligne s’écrasant l’un après l’autre contre les deux tours du World Trade Center à New York ainsi que celles qui s’ensuivirent. Dix-sept ans après ce moment de saisissement collectif, la romancière française Fanny Taillandier consacre son troisième livre, un roman intitulé justement Par les écrans du monde, au 11 septembre 2001.

De nombreux romans ont tourné autour des attentats de New York. Mais ce que Fanny Taillandier tente ici, c’est moins le roman du 11-Septembre lui-même que celui de sa perception à la fois collective et diffractée. Perception collective parce que, presque tous, nous avons partagé les mêmes images surgies ce jour-là sur nos écrans, «nous: le petit troupeau humain mondial», écrit Fanny Taillandier. Perception diffractée parce que leur signification a pu être très différente pour les uns ou pour les autres; perception diffractée aussi parce que les images du 11-Septembre ont souligné avec une soudaineté, une brutalité et une évidence sans équivoque les lignes de faille qui minaient et qui allaient secouer ce début de XXIe siècle; une perception diffractée encore parce que telle est la construction de son roman, Par les écrans du monde.

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Fanny Taillandier a choisi, en effet, de suivre en parallèle plusieurs personnages, chacun pris dans le tourbillon de ce jour-là. Elle entrelace leurs parcours. Elle va confronter leurs expériences respectives mais aussi les croyances de chacun d’entre eux. Selon l’endroit d’où ils viennent, ce qu’ils ont vécu, où ils se trouvent, leur perception de l’événement diffère, change complètement même de signification. Fanny Taillandier crée ainsi plusieurs «11-Septembre» et montre qu’il en existe peut-être autant qu’il y a d’individus.

William, Lucy et Mohammed

Le roman s’ouvre sur un autre événement majeur, intime celui-là, mais peut-être pas moins violent: l’annonce de la mort d’un père. Ce père téléphone à son fils et à sa fille et leur annonce qu’il va mourir. William, son fils, est un ancien de l’US Air Force, vétéran de l’Irak, traumatisé par la guerre, bien qu’il n’ait participé aux combats que par écrans interposés. Reconverti dans le civil, il est celui qui veille à la sécurité de l’aéroport de Boston d’où les passagers et les pirates du 11-Septembre ont embarqué ce matin-là. Lucy, sa fille, jeune prodige en mathématique, a été recrutée par une multinationale de la gestion des risques dont les bureaux new-yorkais sont situés au World Trade Center. William est pris dans le tourbillon des responsabilités, des manquements, de la quête d’explications et des versions officielles ou officieuses autour desquelles les médias et les autorités s’agitent. Lucy se retrouve, elle, concrètement ensevelie dans le noir et dans le silence, sous une des tours new-yorkaises écroulées, miraculeusement protégée de la mort par un banc de marbre providentiel.

Un troisième personnage répond aux autres. Celui-là, comme le père, sait qu’il va mourir. Il déjoue les services de sécurité dirigés par William à Boston et se retrouve à l’heure au rendez-vous du World Trade Center de New York. C’est Mohammed Atta, le pilote d’un des avions précipités contre les tours, dont Fanny Taillandier détaille le parcours, pas à pas, de l’enfance au Caire à ce jour de septembre 2001. Elle recrée, par le roman, des épisodes de la vie de Mohammed Atta, sans pour autant parvenir - ou vouloir - épuiser l’énigme du parcours de l’architecte égyptien.

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Au commencement du 11 septembre 2001, pour nous, il y a des images et puis des récits. Dans Par les écrans du monde, Fanny Taillandier tente de regarder sous les images et les histoires, de réveiller son lecteur de l’hypnose provoquée par l’attentat pour le ramener au sens, au réel, aux questions. Il s’agit moins de répondre aux questions, d’ailleurs, que de les faire vivre et de recréer, par le roman, consciemment, l’incroyable chambre d’échos du 11 septembre 2001. Cette chambre saturée de métaphores, de cris, d’angoisses et d’attentes, de contradictions, elle la parcourt, la raconte. Si, sans cesse, le texte réfléchit, propose, s’interroge, il est aussi lui-même une histoire, haletante, pleine de suspense et qui, jusqu’à son terme, tient le lecteur captif.


Fanny Taillandier, «Par les écrans du monde», Seuil, Fiction & Cie, 254 p.

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