C’est à Neuchâtel, près de la fontaine du Banneret, qui servit, dès le XVIe siècle à abreuver les vaches et les chevaux. Le restaurant bio au numéro 1, rue du château, s’appelle l’Aubier. «Aubier», comme la partie tendre du bois, dans un tronc. Celle qui vit sous l’écorce. Et, plus généralement comme «toute matière vivante, tendre et fragile». On y sert des cafés torréfiés, des tartines et des soupes. Si vous passez le matin, vous verrez peut-être Fanny Wobmann attablée pour écrire.

La jeune femme née à La Chaux-de-Fonds en 1984 a publié cette année son second roman chez Flammarion, «Nues dans un verre d’eau». Le lieu lui va bien. D’abord cette idée de sève, d’œuvre en train de pousser sous nos yeux, de faire craquer l’écorce. Puis cette fontaine, la réminiscence des troupeaux qui ont aujourd’hui déserté la ville. Elle en parle aussi, dans son roman: les bêtes dont s’est occupée sa grand-mère, la naissance des veaux. Le livre devait s’appeler «Transhumance», mais un autre élément y a pris de plus en plus de place: la mer.

Lire aussi: Duo de femmes, entre la vie et la mort

Le roman développe en alternance deux points de vue: une grand-mère en fin de vie, dans un hôpital neuchâtelois, et sa petite fille, enceinte d’un homme rencontré sur une plage nudiste à Brighton. Fanny Wobmann construit ses textes entre deux réalités, deux personnages parallèles. Rien d’installé, chez elle, mais de légers déséquilibres féconds, dont elle se nourrit.

Patrimoine

Elle choisit une salade hivernale: endives, avocat, orange. Un sirop au fruit de la passion. Elle parle de la torrée et du patinage sur le Doubs. Après un bachelor en sociologie, puis un master en études muséales, elle a coécrit un livre sur le patrimoine neuchâtelois (Complication neuchâteloises, histoire, tradition, patrimoine, éditions Alphil). Le patrimoine «immatériel», en l’occurrence, et la torrée en fait partie (où l’art de cuir, dans la braise, le saucisson local et les pommes de terre.)

Puis elle parle de sa première passion, le théâtre. A Genève, elle a suivi les cours de l’école privée Serge Martin. On lui a fait endosser le rôle-titre de «La visite de la vieille dame» de Dürrenmatt, malgré ses grands yeux de jeune première, son air mutin à la Peter Pan. Un test, pour voir si elle pouvait jouer «quelqu’un de méchant». L’essai n’a pas convaincu. Elle n’était pas faite pour devenir comédienne, mais pour écrire.

Participation décisive

Après un premier roman publié aux éditions de L’Hèbe («La poussière qu’ils soulèvent», en 2013) sa participation au groupe littéraire Ajar, association de jeunes auteurs romands, se révèle décisive. L’an passé, le collectif a publié «Vivre près des tilleuls», récit écrit à plusieurs mains, chez Flammarion. «Nues dans un verre d’eau» sera accepté dans la foulée par l’éditeur parisien.

Depuis, elle travaille comme assistante à la mise en scène, pour la compagnie de Robert Sandoz. Elle a également fondé une compagnie de théâtre avec des amis: «Princesse Léopold». Un hommage à la Chaux-de-Fonds (Léopold Robert, le célèbre peintre suisse du début du XIXe siècle, avait aussi la bougeotte, et magnifia l’Italie). On pourra découvrir leur prochaine création, dont elle signe le texte, dès le 16 mai prochain au Théâtre du Passage, à Neuchâtel, puis, dès le 23 mai au Temple Allemand de La Chaux-de-Fonds. Cela s’appellera «Voyage voyage». Ce n’est pas un hommage à la chanteuse Desireless. La pièce s’inspire du projet «mars one», qui entend envoyer des colons sur la planète rouge très prochainement. «Ils ne pourraient y survivre que quelques heures, et pourtant le voyage tente de nombreux apprentis explorateurs. Une émission de téléréalité serait organisée à cette occasion…» Voir Mars et mourir. On se plaît à imaginer les paysages peints par Léopold Robert, s’il avait pu visiter cette planète.

L’étonnement comme moteur

«Voyage voyage» est né de cet étonnement devant la folie des hommes, prêts à mourir pour devenir célèbres. L’étonnement est un moteur pour elle. Sous la plume de Fanny Wobmann, tout retrouve son étrangeté première, ontologique. Prenez la narratrice de «Nues dans un verre d’eau»: elle désire un homme sur la plage de Brighton. Le corps masculin est rendu dans toute son incongruité, sa curiosité, et pourtant son évidence. Ses «orteils longs et dodus», ses «fesses qui s’enroulent sur elles-mêmes, deux ballons rouges qui gigotent»… Ses poils pubiens «étonnement lisses» rappellent ceux de son chien, un chien placide avec lequel il forme une sorte de couple. La vie même, chez Fanny Wobmann, a quelque chose de bizarre et de savoureux, loin des clichés.

Brighton

Elle habite à Peseux (NE). Un appartement qui ressemble à l’image que l’on se fait de la demeure d’un écrivain. «De magnifiques catelles, une véranda, un jardin…» Mais elle est souvent en «vadrouille», son fils de deux ans et demi dans une charrette, à l’arrière de son vélo électrique. En 2012, avec son mari, un médecin «à moitié anglais», elle s’est installée un an à Brighton, justement. Le Sud libéré et excentrique, la ville qui attire les beaux bizarres. La plage nudiste était toute proche.

Son premier roman est aussi né d’un voyage avec son mari, et d’un séjour d’un mois dans une famille népalaise. «Dans La poussière qu’ils soulèvent», elle raconte la vie d’un architecte suisse à Katmandou, et celle d’une jeune népalaise qui s’enfuit de chez elle. Deux destins croisés, déjà. Des mondes qui avancent en parallèle.

Autre continent

Cela vient de l’enfance, vécue en partie sur un autre continent. Le père de Fanny Wobmann, garde forestier, travaillait pour la Coopération suisse et enseignait les métiers de la forêt dans des pays d’Afrique. On espère un prochain roman, sur ce thème. On brûle de le lire. Il aurait pour titre «Le Garde forestier». Il alternerait les sapins de la Chaux-de-Fonds et les baobabs africains. Il aurait un goût de sève, d’aubier. Il y a toujours chez Fanny Wobmann ce balancement, comme celui des vagues de la mer. Ce besoin de partir, éprouvé si fort par Cendrars. Mais aussi, à la différence du poète baroudeur, le désir de revenir.


Fanny Wobmann, «Nues dans un verre d’eau», Flammarion, 160 p.