La peau, une merveille de peau, magnétique au premier contact, infernale à l'usage. Metteur en scène inspiré du Tartuffe en 2002 au Théâtre de Carouge déjà, le Français Dominique Pitoiset taille avec intelligence dans La Peau de chagrin: 300 pages – selon les éditions – signées Balzac en 1831, roman philosophique, comme il disait, inspiré autant par le Faust de Goethe traduit en français en 1828 que par le désenchantement d'une génération après la révolution parisienne de 1830. L'artiste offre ainsi un destin théâtral à Raphaël de Valentin, héros sans père ni foi. Il le plonge dans une lumière verdâtre de science-fiction, l'affuble d'un masque blanc et règle sa mise en boîte, entre pompes funèbres rock et obsessions techno. Le directeur du Théâtre national de Bordeaux propose ainsi une lecture aussi cohérente qu'excitante de l'œuvre, gâchée parfois par de lourds ajouts plus ou moins chorégraphiés.

Un point de vue affirmé, voilà ce qu'on attend d'un metteur en scène lorsqu'il fait main basse sur un classique. Dominique Pitoiset ne se dérobe pas. Première vision en préambule: tandis que les secondes d'un compte à rebours numérique filent dans une pénombre de funérarium, un cercueil matelassé de blanc glace l'assistance, manière d'entrer dans le drame par la fin. «Mort d'un poète», lit-on sur un écriteau, jeté sur le sol d'une chambre trop vaste: trois murs, avec un large cadre rectangulaire en guise d'ouverture vers le fond. Deux heures plus tard, on retrouvera ce même cercueil, cette même morgue, ce même vide accablant. Dominique Pitoiset indique ainsi sa ligne: loin de sanctifier Raphaël de Valentin, de le figer dans une posture romantiquement glorieuse – le suicide pour épouser l'absolu, manière Heinrich von Kleist –, il le renvoie à sa pathologie, brouillage de l'identité qui est autant le sien que celui de son époque.

Raphaël de Valentin (Laurent Rogero) est donc un sujet en voie de décomposition, entre dépression et schizophrénie – incapacité à affirmer sa différence, absence à soi et au monde. D'emblée, ici, le jeune homme est tenté par le gouffre, la fosse béante en bordure de scène. Mais le voici sauvé provisoirement, non par un antiquaire comme dans le roman, mais par le démoniaque abbé Herrera (Eric Bougnon), transfuge balzacien des Illusions perdues. Ce Méphisto a un talisman à offrir à l'infortuné: une peau de chagrin qui exaucera tous ses désirs, mais réduira sa vie à chaque vœu réalisé. Chez Dominique Pitoiset, ce père tonnerre ouvre alors une mallette. Une lumière d'algues vénéneuses en jaillit. Mais la peau, elle, restera invisible, comme pour suggérer qu'elle est d'abord force de mort à l'œuvre, maladie de l'âme et du corps.

De la toute-puissance au néant. Raphaël de Valentin ne transcende rien, il épouse les désirs étriqués de son temps, s'y noie, c'est sa malédiction. Argent, d'abord, donc. Et orgie pour célébrer la fortune tombée littéralement du ciel – un héritage providentiel et un sac lâché des cintres comme une bombe à eau. Dans la liesse, Raphaël s'abandonne à des coups de pioche techno. Loin du monde. Loin de lui. En apesanteur tragique. C'est significativement à l'arrière-plan, dans l'embrasure rectangulaire, que festoie une faune masquée. C'est de ce lointain aussi que surgit Pauline (Nadia Fabrizio), sylphide de velours, poupée à crinière que Raphaël finira par asseoir dans le même fauteuil conjugal que lui. A l'étroit.

C'est un cauchemar d'aujourd'hui que Dominique Pitoiset extrait de La Peau de chagrin. L'aliénation d'un individu ordinaire, sans intériorité, sans corps propre, dépossédé jusqu'à la moelle: n'en est-il pas réduit à confier ses jours à des médecins apprentis sorciers? Propos passionnant donc. Dommage alors que certains tableaux de groupe – la fête par exemple, mais aussi la petite messe pontificale des professeurs convoqués autour du héros malade – paraissent aussi empruntés, presque inutiles du coup. Dans ces moments-là, on rêve d'une autre folie, celle que des metteurs en scène comme l'Allemand Frank Castorf ou le Belge Jan Lauwers sont capables d'imprimer à ce genre de séquence. Ce qu'on n'oubliera pas en revanche, c'est Laurent Rogero dans son fauteuil d'agonisant, jeunesse effondrée en face d'une fosse-abîme. Cet acteur et ses six camarades portent leur Peau de chagrin avec un tonus qui en impose. L'enfer leur va bien.

La Peau de chagrin, Théâtre de Carouge (GE), rue Ancienne 39. Jusqu'au 20 mars (loc. 022/343 43 43).