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Feuilletonistes

Fantômas, la farce et l’effroi

Marcel Allain et Pierre Souvestre unirent leur goût du rocambolesque pour créer un héros délirant, génie du mal et de l’escamotage, dont ils dictaient frénétiquement, sans grand souci de vraisemblance, les incroyables aventures

Marcel Allain lisait La Mort et son mystère, un traité spiritualiste de Camille Flammarion, lorsque la camarde l’a fauché en août 1969, d’une congestion cérébrale, à l’âge tendre de 83 ans. Bel exemple de l’ironie de ce «hasard objectif» cher aux surréalistes, qui avait joué un si grand rôle dans sa vie.

A commencer par sa rencontre providentielle, en 1907, le jour où son père l’avait mis à la porte en lui coupant les vivres, avec le journaliste mondain Pierre Souvestre, qui avait besoin d’urgence d’un secrétaire. C’est peu dire que les deux hommes s’entendirent comme larrons en foire. Ils avaient le même goût pour l’imaginaire «rocambolesque», les intrigues à tiroirs, les icônes de la modernité. Leur complicité littéraire fut aussi courte qu’intense, en raison du décès prématuré de Souvestre en 1914. Allain resta cependant fidèle à son mentor et ami non seulement en ajoutant onze volumes de Fantômas aux trente-deux écrits en commun, mais aussi en épousant sa veuve, Henriette Kistler, en 1926. Il exploita comme Souvestre un garage automobile, et malgré une belle aisance financière poursuivit une prolifique carrière de ­romancier populaire: près de 400 titres au total, dont des séries aux titres éloquents (Les Parias de l’amour, Fatala, Miss Téria, Férôcias).

En créant Fantômas, Souvestre et Allain voulaient simplement s’amuser, sans souci d’originalité sauf dans la démesure. Les rebondissements de leur saga empruntent massivement aux feuilletons de Maurice Leblanc et Gaston Leroux, mais leur maître de l’effroi témoigne d’une méchanceté sidérante.

Seigneur cynique entouré d’apaches farouches, Fantômas garnit de vitriol les vaporisateurs de parfum des Galeries Lafayette, répand de l’opium dans les souterrains de Paris, bombarde le casino de Monte-Carlo où il a perdu au jeu, propage la peste sur un paquebot. Escamoteur de génie, il commet des crimes dans des pièces pivotantes, fait entrer un train dans un tunnel dont il ne ressortira jamais. Adepte de l’hypnose, il use de son regard magnétique pour séduire de belles et riches aristocrates. Voitures de course et sous-marins lui donnent la vélocité nécessaire pour échapper à ses adversaires, l’inspecteur Juve et le journaliste Fandor, mystifiés par les habiles déguisements qui lui permettent d’usurper toutes les identités – dont celle de Tom Bob, chef de la police britannique, qui pour donner le change ira jusqu’à faire pendre un faux Fantômas…

Adulée par le grand public, la série enthousiasme aussi les artistes. Apollinaire la célèbre comme «l’une des œuvres les plus riches qui existent», Cendrars la surnomme «L’Enéide des temps modernes». Max Jacob et Jean Cocteau lui dédient des poèmes que surpassera la superbe Complainte de Fantômas de Robert Desnos, mise en musique par Kurt Weill en 1933. Si les surréalistes, dont Magritte, sont particulièrement sensibles au charme de Fantômas, c’est parce que les conditions de production quasi industrielles de la série relèvent de cette écriture automatique dont les médiums furent les premiers adeptes. Pour livrer chaque mois un volume de 420 pages, les auteurs commençaient par en faire un plan détaillé, séquencé en chapitres qu’ils se répartissaient par tirage au sort. Au début de chaque chapitre, Souvestre glisserait le mot «toutefois» et Allain le mot «néanmoins»… Ensuite, les deux hommes se séparaient et débitaient leurs bouts de roman au dictaphone. Retranscrit par des dactylos, le contenu des rouleaux de cire partait directement à l’imprimerie et c’est seulement sur épreuves que les auteurs pouvaient corriger les fautes de syntaxe les plus grossières.

La méthode explique le style épouvantable, à la fois emphatique et frénétique, les incohérences, bourdes et pataquès – «elle était morte, elle ne bougeait plus» – qui révulsaient les puristes et ravissaient les esthètes. La série doit peut-être son phénoménal succès d’avoir été ainsi écrite de bric et de broc, à la manière d’un immense cadavre exquis, influencée par les faits divers dont ses auteurs étaient friands. André Breton la voyait comme un concentré d’humour noir, émanation du «hasard objectif» qui s’amuse à orchestrer de savoureux quiproquos. L’insolence du défi que représentait Fantômas pour le bon sens et le bon goût, les intrusions dans le quotidien d’un fantastique tendance farces et attrapes, préfigurent pour les critiques anglo-saxons les polars violents et gouailleurs d’un Chester Himes, ou encore les films d’espionnage à gadgets de la série James Bond.

Au cinéma, le maître de l’effroi a d’abord été le héros de cinq adaptations poétiques de Louis Feuillade en 1913-14, puis maltraité par divers réalisateurs, dont André Hunebelle dans les années 1960, avec trois navets comiques interprétés par un Jean Marais insipide et un de Funès crispant. Mais on prévoit son retour pour 2010 avec un film que réalisera Christophe Gans pour le producteur Thomas Langmann: un Fantômas plus proche de la série originelle, et que l’on annonce très sombre pour pouvoir rivaliser avec un autre lascar en noir, le Dark Knight Batman.

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