Librairies du monde (3)

Le fantôme de Bukowski

Parquet usé, désordre contenu, enfilade de pièces tortueuse. A San Francisco, depuis un demi-siècle, City Lights fait découvrir les jeunes talents, les penseurs et les œuvres de dissidents, histoire de cultiver la contestation Par Katja Schaer, San Francisco

Il est des endroits où le temps reste suspendu. Comme s’il faisait bon s’attarder pour, sans artifice ni mise en scène, rappeler l’histoire. City Lights est l’un de ces refuges. Cette petite librairie de San Francisco est un morceau de la ville sur lequel les yuppies californiens n’ont pas prise, où les clichés d’une Silicon Valley futuriste n’ont pas leur place. Par son atmosphère et ses ouvrages, City ­Lights, héritage laissé par les poètes rebelles et les beatniks, raconte la Californie d’hier et, pour un peu aussi, celle d’aujourd’hui.

Une enfilade de petites pièces, le parquet usé, les murs de plâtre. Ici, l’histoire a une odeur de vieux bois. Les livres sagement alignés sur les étagères contrastent avec l’esprit de rébellion qui définit les lieux. Fiction, politique ou sociologie, les noms des rayons contiennent le désordre. Sur les parois, quelques photos, des extraits de pamphlets et des citations, comme celle qui, avec un brin de moqueuse impertinence, appelle à la mort de l’Etat. Partout, des chaises invitent les clients à s’asseoir, à s’oublier parmi les ouvrages. Parce que, comme le formule Paul Yamazaki, qui travaille pour City Lights depuis les années 1970, «nous voulons instaurer un dialogue entre les lecteurs et les ouvrages».

Ouverte en 1953, City Lights est l’initiative du poète Lawrence Ferlinghetti et de Peter D. Martin. Ce dernier, venu de New York à San Francisco dans les années 1940 pour enseigner la sociologie, est le fils de Carlo Tresca, un reporter anarchiste, assassiné à New York en 1943. En juillet 1952, Peter D. Martin lance l’un des premiers magazines dédiés à la culture populaire, City Lights, ainsi nommé en hommage au film de Charlie Chaplin. Il s’aménage un bureau sur une petite mezzanine nichée au-dessus de la boutique d’un fleuriste, sur ­Columbus Avenue, à côté du quartier chaud de la ville. City ­Lights publie alors les écrits des poètes Robert Duncan, Jack Spicer et ­Philip Lamantia notamment.

C’est pour soutenir cette publication que Peter D. Martin se ­décide à ouvrir une petite librairie, qu’il installe dans la boutique du fleuriste, dont il reprend ­l’espace. Mais la librairie de Peter D. Martin, alors contenue sur moins de 40 m ² , est plus qu’un simple point de vente; elle est la première librairie américaine exclusivement réservée aux livres de poche. Un concept jusqu’alors inconnu. Les éditions de poche n’étaient vendues que dans les kiosques à journaux ou dans les drugstores américains. Convaincu, l’ami de Peter D. Martin, Lawrence Ferlinghetti, s’associe au projet. Et, immédiatement, le petit magasin fait un tabac.

En 1955, Peter D. Martin, titillé par un retour à New York, cède sa part à son associé. Désormais seul aux commandes, Lawrence ­Ferlinghetti entreprend d’étendre les activités de City Lights à l’édition. Son premier recueil de poèmes, Pictures of the Gone World, paraît en 1955, en 500 exemplaires. Des écrits comme Humor & Protest de Kenneth Patchen, True Minds de Marie Ponsot et Howl and Other Poems d’Allen Ginsberg suivent peu après. Peu remarqué lors de sa première édition, ce dernier ouvrage vaut à Lawrence Ferlinghetti d’être arrêté. Accusé de distribuer des livres pornographiques, l’éditeur est, selon les autorités, susceptible de corrompre la jeunesse américaine.

Si le juge chargé de l’affaire invoque le premier amendement de la Constitution américaine et libère Lawrence Ferlinghetti de toute charge, le scandale donne une visibilité inattendue à l’œuvre d’Allen Ginsberg. Et il fait de City Lights l’emblème des poètes rebelles, de la culture underground et de la génération beatnik, dont Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Charles Bukowski deviennent les symboles. Peu à peu connu dans le pays, ce rendez-vous des intellectuels d’une gauche contestataire se fait la curiosité sulfureuse d’une Amérique puritaine. Titillés par les émois d’une rébellion qu’ils ne comprennent pas, de nombreux touristes visitent City Lights. Peu pourtant se risquent à quitter l’autocar qui, sans doute, les prémunit de toute perdition.

Au fil des ans, City Lights s’est agrandie. Après la découverte d’une porte menant à une cave adjacente à ses locaux, Lawrence Ferlinghetti étend son petit empire. Puis, à la fin des années 1970, il reprend une annexe louée par l’agence de voyages Fratelli Forte. Et, quelques années plus tard encore, la librairie s’élargit à une pièce supplémentaire, lorsque son locataire, Ray le barbier, est emprisonné pour trafic de drogue. L’espace qui sert aujourd’hui à la lecture de poèmes est l’ancien domicile d’un voisin, tenancier du bar Vesuvio, situé sur la Jack Kerouac Alley.

Mais, bien qu’étendue, City ­Lights a laissé à chaque pièce sa personnalité. La cave a toujours ses arcades de briques, son odeur de poussière. Le linge des voisins chinois est pendu à une corde sous la fenêtre de la «pièce à poèmes». De petits escaliers, si raides qu’ils en sont presque criminels, mènent à une mezzanine désordonnée, ancien bureau de Peter Martin. Et les vieilles vitrines ­laissent la lumière inonder l’ancienne agence de voyages, désormais pièce principale de la ­librairie.

Aujourd’hui, City Lights n’a plus la flamme des révolutionnaires. Mais elle a gardé le piquant de l’irrévérence. Et les ambitions de Lawrence Ferlinghetti et de ­Peter D. Martin de soutenir les jeunes auteurs, de publier sans se plier à la seule logique commerciale, elles, n’ont pas changé. «Nous ne vendons pas d’ouvrages à succès, explique Paul Yamazaki. Ce n’est pas notre mission. Nous avons à tout moment environ 35 000 titres, pour un total de 43 000 livres. La plupart de nos œuvres ne sont donc vendues qu’à un seul exemplaire.» Pour sa sélection, City Lights compte sur le talent de ses 14 employés, recrutés pour leur curiosité et leurs connaissances littéraires. Et sur le savoir de quelques clients fidèles aussi, qui, au fil des ans, recommandent des ouvrages.

Sur les rayons, l’économiste Paul Krugman côtoie aujourd’hui le poète Khalil Gibran et l’auteur de théâtre Bertolt Brecht. Mais, presque religieusement, un espace est encore réservé aux ouvrages des beatniks. Et leurs écrits, comme indomptables, se glissent même sur d’autres rayons. Comme si, une fois la nuit tombée, le fantôme de Charles Bukowski lui-même veillait à ce que ses livres… ne soient jamais trop sages. City Lights Bookstore, 261 Columbus Avenue, San Francisco www.citylights.com

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