Les fantômes du réveillon (2/3)

Le fantôme de Rimbaud, en chair et en mots

On le sait peu, mais les revenants aiment les fêtes de fin d’année. Spécialiste des spectres en littérature, Daniel Sangsue a publié ce printemps «Journal d’un amateur de fantômes», une brassée d’histoires vécues, entendues, lues. Jusqu’à fin décembre, il poursuit l’exercice pour «Le Temps»

Me voici à Charleville-Mézières, pour le 3e Salon des littératures maudites, où je vais présenter une conférence sur le spiritisme dans la littérature. J’en profite pour accomplir mon pèlerinage rimbaldien.

Le Musée Rimbaud, imposant bâtiment à colonnes arcbouté sur la Meuse et qui était autrefois un moulin, est moyennement intéressant. Des installations d’artistes contemporains dialoguant avec l’œuvre du poète, des documents d’époque, des portraits de Rimbaud et de Verlaine par leurs contemporains et par des peintres du XXe siècle. Une chambre noire abrite quelques manuscrits dans des vitrines faiblement éclairées par une lumière rouge censée les protéger: des lettres de Verlaine, le portrait de Rimbaud à la pipe, le manuscrit de Promontoire, et surtout des autoportraits photographiques réalisés à Harar. Rimbaud s’y était fait envoyer tout un matériel de photographe avec lequel il comptait gagner de l’argent, mais comme il maîtrisait mal encore les techniques de développement, les essais communiqués à sa famille se sont détériorés. Trois photos ont blanchi et l’autoportrait qui reste, représentant Rimbaud dans le jardin de son hôtel, est presque effacé. Rimbaud fantômisé.

Lire aussi le premier volet de notre série: Y aura-t-il des fantômes à Noël?

Maison familiale devenue lieu d'exposition 

Presque en face du musée, quai Rimbaud (autrefois quai de la Madeleine), se trouve la maison où madame Rimbaud et ses quatre enfants ont vécu de 1869 à 1875 et où le poète écrivit une bonne partie de son œuvre. La municipalité de Charleville a acquis cette maison en 2003 pour en faire la Maison des Ailleurs, un lieu d’exposition autour de l’œuvre et des voyages d’Arthur. On a eu la bonne idée d’enlever les tapisseries et tout ce qui avait défiguré l’intérieur, qui se présente ainsi dans son état originel: vieux escaliers de bois, cheminées et lambris. Il n’y a pas d’installation en ce moment, juste des photographies d’artistes qui sont allés sur les traces de Rimbaud.

Présence intense

Comme, en cette fin de matinée, je suis le seul visiteur, je peux m’attarder à mon gré dans chacune des pièces. Il semble que les Rimbaud aient vécu au premier étage et il est certain que la chambre d’Arthur donnait sur la cour. Je reste un long moment dans la chambre indiquée comme sienne. Cette chambre, conservée dans son jus et absolument vide, est le lieu où la présence du poète peut se percevoir avec le plus d’intensité. Rimbaud véritablement hante la pièce. Ce ne sont pas les installations sonores et autres qui le font revenir, c’est la vacuité de la pièce, le volet rabattu qui l’assombrit, les lames du plancher qui craquent. Contrairement à mes habitudes, je fais quelques selfies dans l’espoir qu’ils dévoilent son fantôme dans mon dos. Mais rien, malheureusement (quel indécrottable fétichiste je fais!).

Le Salon des littératures maudites, qui se tient à la médiathèque jouxtant le collège où Rimbaud a étudié, commence par le vernissage d’une exposition sur Conan Doyle, le patron de cette troisième édition. Un artiste a reconstitué les univers du romancier et spirite: le bureau de Sherlock Holmes, la documentation de l’écrivain et certains objets, pièces à conviction, etc. qu’on trouve dans ses romans. Dans un coin consacré à l’occulte, on découvre une planche Ouija, des photographies spirites et celles des jeunes filles aux fées qui ont ridiculisé Conan Doyle… Cette installation ne durera que le temps du salon, ce qui est bien dommage.

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Echanges entre intervenants, autour d’un buffet où la Cuvée d’Arthur coule à flots (ce sera la bière du salon, accessible à tout moment grâce à une tireuse). Je ne suis pas le seul à avoir trouvé la Maison des Ailleurs supérieure au Musée Rimbaud et propice aux évocations du poète. Nous nous accordons tous pour considérer ce lieu comme indubitablement hanté par Rimbaud.

Je tourne ma tête, et je reste anéantie: c’était bien Arthur lui-même: même taille, même âge, même figure, peau blanche grisâtre

Dans le volumineux Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère, trouvé aujourd’hui au Cabinet d’Amateur, je tombe sur une lettre de la mère de Rimbaud racontant qu’elle a vu le fantôme d’Arthur (9 juin 1899):

«Hier, pour moi, jour de grande émotion, j’ai versé bien des larmes, et cependant, au fond de ces larmes, je sentais un bonheur que je ne saurais expliquer. Hier donc, je venais d’arriver à la messe, j’étais encore à genoux faisant ma prière, lorsque arrive près de moi quelqu’un, à qui je ne faisais pas attention; et je vois poser sous mes yeux contre le pilier une béquille, comme le pauvre Arthur en avait une. Je tourne ma tête, et je reste anéantie: c’était bien Arthur lui-même: même taille, même âge, même figure, peau blanche grisâtre, point de barbe, mais de petites moustaches; et puis une jambe de moins; et ce garçon me regardait avec une sympathie extraordinaire. Il ne m’a pas été possible, malgré tous mes efforts, de retenir mes larmes, larmes de douceur bien sûr, mais il y avait au fond quelque chose que je ne saurais expliquer. Je croyais bien que c’était mon fils bien-aimé qui était près de moi. Il y a plus encore: une dame, en très grande toilette, passe près de nous; elle s’arrête et lui dit en souriant: «Viens donc près de moi, tu seras beaucoup mieux qu’ici, et je vous prie de m’y laisser [sic].» Cette dame a insisté; il a préféré rester. Il était très pieux, et paraissait tout à fait au courant de toutes les parties de l’édifice. Mon Dieu, est-ce donc mon pauvre Arthur qui vient me chercher?»

«Cette apparition ne fut pas la dernière»

Non, car madame Rimbaud ne mourra qu’en 1907. Il est à noter qu’elle n’utilise à aucun moment les termes de fantôme ou de revenant. Bien qu’elle exprime son émotion, le côté rationnel et pratique l’emporte chez la mère Rimbe: tout se passe comme si le garçon qui lui apparaît était un double d’Arthur ou une hallucination: «Je croyais bien que c’était mon fils.»

Jean-Jacques Lefrère ajoute: «Cette apparition dans une église ne fut pas la dernière: Allen Ginsberg, un des représentants de la Beat Generation, soutenait que le fantôme de Rimbaud lui était apparu quand il avait couché en 1982 dans la chambre prétendument occupée jadis dans la maison du quai de la Madeleine.»

Ainsi il y a bien un fantôme de Rimbaud: sa mère l’a vu et il est présent dans l’appartement du quai de la Madeleine! Le sentiment éprouvé lors de ma visite et partagé par mes collègues du salon est justifié.


Professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel, Daniel Sangsue est le spécialiste des fantômes en littérature. Attentif à tous les phénomènes de revenance, il a publié ce printemps «Journal d’un amateur de fantômes» à La Baconnière, brassée captivante d’histoires vécues, entendues, lues. Pour les Fêtes, il nous confie trois séries d’histoires inédites.

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