Futur antérieur

Quand les fantômes du passé masquent les périls du présent

L’Union européenne vient de réaffirmer solennellement l’unité de ses valeurs, alors qu’elle est plus divisée que jamais. L’occasion de relire Christa Wolf qui, après la réunification allemande, s’interrogeait sur ce qui sépare les discours officiels et la réalité

C’est un événement qui s’est déroulé en catimini, et qui pourrait être aussitôt oublié s’il ne semblait pas donner le pouls de son époque. La semaine passée, le Parlement européen approuvait une résolution solennelle (le texte intégral est disponible sur son site) qui condamne les méfaits du nazisme et du communisme dans l’histoire du continent. Il en profite pour réaffirmer les valeurs fondatrices d’une Union européenne fondée sur la paix entre les peuples et le rejet des idéologies meurtrières qui ont marqué douloureusement le XXe siècle.

L’occasion officielle – faut-il dire le prétexte? – était fournie par le 80e anniversaire du pacte Molotov-Ribbentrop, le 23 août dernier. Parce qu’il divisait l’Europe centrale entre sphères d’influence allemande et soviétique, celui-ci peut être considéré à plus d’un titre comme le coup d’envoi de la Seconde Guerre mondiale. Mais quelle urgence y avait-il, au-delà de la date, à revenir sur des faits aussi connus et aussi consensuels? Le texte du Parlement laisse entendre, sans trop le cacher, qu’il répond d’abord à une visée étroitement politique: réaffirmer l’unité de valeurs des pays européens face aux résurgences d’extrême droite d’un côté et face à l’expansionnisme supposé de la Russie de l’autre, accusée de fermer les yeux sur son passé soviétique.

Le passé instrumentalisé

Mais ce faisant, l’institution n’a pas peur de tomber elle-même dans le domaine de la polémique, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur son image et son statut. D’abord en instrumentalisant assez témérairement l’histoire à des fins de propagande, ce qui est toujours risqué, même au service d’une cause a priori fort respectable. Et puis, en mettant implicitement sur un pied d’égalité des idéologies aussi différentes que nazisme et communisme, malgré leurs «livres noirs» respectifs. Mais ce sont les non-dits qui frappent surtout ici. Comme si, au-delà des bonnes intentions affichées, il s’agissait en fait de donner le change sur la situation véritable de l’UE, plus que jamais divisée, entre son Est et son Ouest, entre son Sud et son Nord.

Dans une conférence de 1994, la romancière allemande Christa Wolf, originaire de l’ex-RDA, s’interrogeait sur l’état de son pays au sortir de la réunification. La réflexion qu’elle développe nous concerne d’on ne peut plus près. L’Allemagne n’a-t-elle pas vécu de plein fouet aussi bien la division physique et politique du continent européen que la succession des deux totalitarismes? En outre, contrairement à l’UE d’aujourd’hui, elle ne peut pas se contenter d’y voir des phénomènes subis ou lointains: l’un et l’autre interrogent son histoire et son identité la plus immédiate.

Congédier les fantômes

Christa Wolf est frappée par tout ce qui sépare les discours officiels et la réalité, au risque de faire disparaître celle-ci. Autant ou plus qu’une réunion des deux moitiés du pays, on a vu l’absorption de l’Est par l’Ouest, avec tout ce que cela implique de simplifications et de diabolisations au détriment du plus faible. Car c’est aussi un modèle de développement qui triomphe, celui de l’économie de marché, désormais incontesté. Mais il risque ainsi de faire l’impasse sur les valeurs alternatives, sans que rien ne vienne plus contester le mythe de la croissance et du profit. Ne le voit-on pas déjà donner de premiers signes d’essoufflement, qui mettent en doute sa capacité à assurer durablement la cohésion des sociétés? Précarisation rampante qui est le terreau des explosions xénophobes et des nostalgies coupables.

Il faudrait pouvoir congédier une fois pour toutes, écrit-elle, ces «fantômes» qui hantent notre présent: pas le passé lui-même, mais la manière dont on se le représente, en autant d’images réductrices et souvent faussées à dessein. Dans l’espoir d’assainir enfin notre rapport à la réalité, et de ne pas rester aveugle à celle d’aujourd’hui.


Extrait:

«Je crois que le temps est venu, tant à l’est qu’à l’ouest de l’Allemagne, de prendre congé du fantôme que fut longtemps pour chacun l’autre pays, et donc également le sien propre. […] Nous savons bien ce qu’il advient de la réalité quand elle est niée et refoulée: disparaissant dans les zones obscures de la conscience, elle y dévore activité et créativité tout en faisant surgir mythes, agressivité et délire. Le sentiment de vide et de déception qui se répand est un terrain propice aux maladies sociales et aux anomalies, qui voient des jeunes franchir «soudainement» les bornes de la civilisation, rejeter des conventions supposées bien établies – jeunes zombies sans pitié ni pour les autres ni pour eux-mêmes»

(Christa Wolf, «Adieu aux fantômes»)

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