«Bleeding stone», à l'affiche lundi et mardi du Festival des arts vivants de Nyon (FAR), est un concentré de malaise en chambre. Un bond dans les années 60, de la déprime plein la tête, du jus plein le corps. Ce spectacle signé Nasser Martin Gousset est aussi un album de vacances, quelque part au sud de la France, avec son chapelet de dragues bâclées et ses émois qui ne font pas de tache dans les mémoires. Ce tableau névrosé d'une jeunesse qui n'avait pas encore connu son printemps – 1965 s'inscrit à l'écran, derrière les danseurs – aurait tout pour anesthésier le public. Sauf que le chorégraphe a un sens certain du sordide et de la poussée de fièvre.

Une photo de vacances donc. Sur la scène, un vilain canapé caramel en skaï, une lampe à pied avec abat-jour orangé forment le décor sixties et middle class de l'affaire. C'est dans ce havre de fausse paix que cinq jeunes gens, robes de plage à fleurs ou t-shirt à slogans tristes, semblent condamnés à évoluer, comme des mouches collées à leurs vitres. Ils voudraient chasser l'ennui, courir le monde et ses plages comme leurs idoles, les Rolling Stones – dont les tubes fournissent la matière musicale du spectacle; ils voudraient aussi ébaucher des romances fortes, sur une petite musique de Brahms, autre leitmotiv. Mais rien n'y fait: le cafard triomphe et si les corps exultent parfois, ils le font comme malgré eux, traversés par des rythmes qu'ils subissent jusqu'à la nausée. Ces mêmes corps tentent aussi de s'inventer une fraternité, épaule contre épaule sur le vilain sofa, mais ils ne rencontrent que l'indifférence. Indifférence à soi bien sûr. Indifférence à l'autre surtout.

Ce microclimat dépressif inspire à Nasser Martin Gousset, chorégraphe établi à Lyon qui a dansé pour Josef Nadj ou l'Allemande Sasha Waltz, de belles giclées d'humour trash. Ainsi, lorsque l'un des danseurs plonge une main euphorique dans un pot de miel, avant de danser les pieds dans la mélasse, comme pour jouir de sa poisse (puisqu'il ne reste que ça). Ainsi, lorsqu'une Marilyn d'appartement frotte à coups de serpillière ce miel, comme pour effacer la trace d'un crime. Car le crime ici, c'est l'ennui.