Musique

Farao, suprême soviet

La jeune Norvégienne est tombée sous le charme d’une musique improbable d’un autre temps. Remixée à sa sauce, ça donne un album aussi surprenant qu’envoûtant

Soviet et disco. Voilà deux termes a priori antinomiques. C’est pourtant ce drôle de concept qui a réveillé la verve créatrice de Kari Jahnsen, alias Farao, une musicienne fascinée par les lignes de basses, les synthétiseurs et les échappées vocales. «Je me promenais sur YouTube, tranquillement posée sur mon canapé, quand le lien «electronic alarm clock» s’est lancé sans que je m’y attende. J’étais à la fois confuse, intriguée et excitée. Je n’avais jamais entendu un truc pareil, je ne savais même pas que le soviet-disco existait. Et j’ai passé les cinq heures suivantes scotchée devant l’ordi, à chasser tous ces trésors. Des trucs drôles, mais aussi complexes, parce que beaucoup de musiciens de jazz s’y sont essayés.»

On a voulu nous aussi tenter l’expérience, et on a découvert des tas de vidéos ahurissantes qui confirment que ce sous-genre musical n’est pas une niche, mais plutôt une grotte ou un gouffre sans fin. Filez vous aussi sur le site de partage et essayez juste «soviet space disco 1978». Si vous aimez le rythme, le vintage et le second degré, il y a de quoi meubler plusieurs soirées d’hiver.

Sans pression

Farao s’en est inspirée pour l’écriture de son deuxième album. Avec une touche très personnelle, qui fait de Pure-O un drôle de poison qui vous assaille bien plus lentement qu’un morceau disco de base. On est ici loin de son premier essai Till It’s All Forgotten, un trésor caché de 2015 avec des singles potentiels en pagaille. De quoi surprendre, ou même faire fuir, une base de fans toute récente.

Mais ce n’est pas le genre de questions qu’elle a eu envie de se poser: «Je n’ai pas pensé une seule seconde à la façon dont il allait être accueilli. Je suis reconnaissante envers tous ceux qui aiment ma musique, mais je ne peux pas me permettre de me demander ce qu’ils peuvent attendre de moi. Je m’amuse en studio, point, quelles que soient les conséquences. J’ai rencontré pas mal d’artistes ces derniers temps qui galèrent avec la pression intérieure qu’ils peuvent ressentir. Celle qu’ils se mettent, et aussi celle de leur entourage. Personnellement, je me tiens loin des labels réputés pour mettre des coups de pression sur les artistes, et j’ai un manager qui me soutient quoi que je fasse. Ça n’a pas de prix.»

Esprit berlinois

Elle s’est installée à Berlin voilà trois ans, après avoir grandi dans la campagne très reculée du centre de la Norvège et passé cinq ans dans un Londres trop étriqué à son goût. Ça sonne un peu cliché, mais la cité allemande lui a amené tout ce qu’elle attendait: la tolérance et la bienveillance, l’impression de faire partie d’une communauté, la sensation d’ouverture avec les parcs et les rues extra-larges.

Les appartements hauts de plafond, aussi: «C’est très important pour moi, qui suis vite claustrophobe. Je suis allée à beaucoup de fêtes, j’ai écouté beaucoup de disco, ça a aussi changé ma conception de la musique. J’avais besoin d’une nouvelle direction, et j’ai toujours aimé les artistes qui savent se réinventer entre chaque album. Il y a quelque chose à Berlin qui fait que je n’ai aucune inquiétude sur la faisabilité de mes idées. J’y ai oublié la mélancolie, j’ai eu envie de faire danser les gens. Je vais bien, du coup», assure-t-elle.

Collection de joujoux

Artiste du genre obsessionnel, elle a fait pas mal de recherches sur le «soviet-era disco», comme elle l’appelle. Pour découvrir que le terme «soviet» gardait bien tout son sens: «Au début, ils se contentaient de faire un simple copier-coller du son américain. Et puis d’un seul coup, on a vu un changement radical dans les morceaux. Les commissions culturelles d’Etat s’en étaient mêlées pour se plaindre des similitudes et de l’influence américaine. Il y a donc eu des consignes pour que les artistes trouvent un son original.»

A propos de son, justement: Kari a rencontré un Russe installé à Berlin, qui ramène beaucoup de vieux modèles de synthés fabriqués en ex-URSS à chacun de ses voyages. Elle a logiquement démarré une collection, avec une tendresse infinie pour ces joujoux: «Les synthés de cette époque ont une grosse personnalité. Ils ne répondent jamais de la même façon à chaque fois que je les mets en marche. Tu trouves parfois un son génial, mais on ne peut pas vraiment compter sur les réglages et ce son disparaît pour toujours parce qu’il est impossible de le retrouver. C’est complexe et absurde à la fois. Mais ça me fait rire et ça me met de bonne humeur.»

Pour chasser l’ennui

Elle cite également d’autres influences, comme TLC, le groupe américain de RnB de la fin des années 1990: «Imaginez-moi chanter leurs chansons tous les jours devant le miroir de ma chambre, toute petite, et vous aurez une idée de ce qu’elles représentaient pour moi.» Ou alors de la musique d’ambiance pour les plantes, ainsi que des groupes tchèques plus obscurs.

Kari Jahnsen est une jeune fille qui s’ennuie très vite. Elle a trouvé des recettes pour s’en sortir dans la vie de tous les jours, comme la méditation: «Elle m’a aidée à gérer mon hyperactivité. Parce que l’ennui devient quelque chose de fascinant dans la méditation, pour peu qu’on sache faire preuve de patience.» Et pour sa vie artistique, elle chasse des pistes d’inspiration à droite à gauche. Le meilleur moyen de se réinventer sans se compromettre.


Farao: Pure-O (Western Vinyl)

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