Danser Gala, l'art bouffe de Salvador Dali. Editions Notari, Genève, 2007, 164 p. Env. 59 fr.

Les yeux lames de l'un. La moustache de sénéchal de l'autre. En ce mois d'août 1961, Maurice Béjart et Salvador Dali rêvent ensemble, dans une baignoire de la Fenice de Venise. Le premier est auréolé d'Un Sacre du printempsqui a secoué Bruxelles en 1959. Le second est un maître farceur vénéré, un génie qui peint comme le boulanger fabrique son pain et qui vend ses toiles à des prix astronomiques. Ce qui les réunit à la Fenice, c'est un spectacle: une soirée composée d'un opéra-bouffe, La Dame espagnole et le chevalier romain, et d'un ballet intitulé Gala - du nom de l'épouse du peintre. Dali a conçu les décors. Béjart a imaginé le mouvement.

L'histoire de cette complicité revit dans Danser Gala, l'art bouffe de Salvador Dali, grâce aux Editions Notari, maison qui a vu le jour à Genève en 2006. Frédérique Joseph-Lowery et Isabelle Roussel-Gillet, deux universitaires passionnées, invitent à entrer dans l'univers de Dali par la porte du théâtre. Leur principe? La déambulation érudite, plutôt que la leçon d'histoire. Leur ambition? Saisir comment la danse est venue à Dali, comment elle a traversé son œuvre, avant de s'accomplir à la Fenice, grâce à Béjart.

L'intérêt du livre tient moins aux discours qu'il tient (parfois inutilement compliqués) qu'à la qualité des documents réunis. Photos et témoignages ramènent à la lumière cetteGala oubliée où régnait pourtant Ludmila Tchérina, une danseuse ensorceleuse. Ils offrent surtout un aperçu du lien entre Dali et Béjart, l'obsession partagée de la corde à sauter par exemple. Ces deux se séduisent. Leur première rencontre, telle que le chorégraphe l'a racontée aux auteurs en juin passé, est un poème surréaliste.

Dali contacte, par téléphone, Béjart alors en tournée en Espagne. Il n'a jamais vu son cadet. Il lui demande: «Serez-vous libre demain soir pour regarder le journal télévisé?» Le lendemain, le chorégraphe est devant son poste. Dans la lucarne, Salvador Dali qui est censé répondre à un journaliste. Béjart a alors cette surprise. Le maître jette à son interlocuteur, en français: «Je n'ai que faire de cette interview. Je suis venu m'adresser à Monsieur Béjart...» D'une mallette, il sort des dessins. C'est le décor de Gala. La moustache de Dali frise de plaisir. Et Béjart applaudit.