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Dans «Here & Now», la performeuse Trân Tran est suivie comme son ombre par Melissa Valette, transformée en Fantômas.
© Julien Gremaud

Scènes

Au far°, les jeunes déclarent leur admiration

La famille, la littérature, les femmes fortes. Toutes trois sont fêtées à Nyon, dans le cadre d’Extra Time, ce programme du far° Festival des arts vivants pour soutenir les artistes émergents

Les jeunes, dit-on, ne regardent plus leurs aînés avec admiration. La faute au monde cabossé que nous leur offrons, cette société de consommation qui divise l’humanité en deux et mène la planète à sa propre extinction. Ils ont raison de repenser les modèles. Mais, à Nyon, au Festival des arts vivants qui agite les esprits depuis trente ans, les modèles ont été repensés en douceur, avec gratitude pour ce qui a précédé.

Lundi et mardi, les trois jeunes artistes d’Extra Time ont déplacé les lignes tout en disant leur admiration pour la famille, les femmes fortes et les maîtres à penser ou à rêver. De Baba, la grand-mère vietnamienne, à Barthes et Borges, en passant par la bouleversante Nina Simone, la nouvelle génération a rendu hommage avec effusion.

Climat charmant et sensible

On ne s’y attendait pas. On ne s’attendait pas à tant d’amour et de joie. En art, l’aménité n’est pas un gage de qualité, mais elle a au moins le mérite de ne pas inutilement agresser. C’est dans ce climat charmant et sensible que s’est déroulée la quatrième édition d’Extra Time, ce programme imaginé par Véronique Ferrero-Delacoste et son équipe pour soutenir des créateurs émergents au niveau de la réalisation de leur projet, de la production et de la communication.

Cette année, c’est Michèle Pralong, dramaturge et ex-directrice du Grütli, à Genève, qui a suivi ces travaux sur plusieurs mois. On sent la finesse de sa patte et son œil averti. Ou alors, le trio était déjà spécialement rodé. En tout cas, cet Extra Time est le plus abouti des quatre programmes proposés depuis 2015.

Pingouin et clitoris géant

Tout débute de manière ludique. Trân Tran (prononcez Tian Tian) pratique une ironie légère qui dégomme les rigidités de la société sans blesser. Elle semble puiser ce talent dans son ADN familial qui affectionne la parodie et le décalé. Le principe de Here & Now? Un jeu interactif pour cerner les raisons qui nous poussent à aller au spectacle. Sur un grand écran s’affichent plusieurs réponses: «pour découvrir une histoire», «pour un rendez-vous galant», «pour du sexe», «pour de la violence», etc.

A chaque choix du public lancé à haute voix, l’artiste joue la séquence qui s’y rapporte. Pas toute seule. En hommage à Peter Pan qu’elle a interprété dans un autre spectacle, la performeuse est suivie de près par son ombre (la danseuse Melissa Valette, en version Fantômas), tandis que Claire Deutsch, en coulisses, fait la voix off de Trân Tran.

Activiste joyeuse

Tour à tour, les artistes se transforment en frites, T-Rex gonflable, pingouin ou clitoris géant. On les retrouve aussi dans une vidéo hilarante qui parodie le clip Despacito, lorsqu’un spectateur lance le critère «pour que ça me reste en tête» – bien vu. La performeuse pleure encore sur une chanson qui lui déchire l’âme ou séduit un spectateur d’un regard candide. Plus loin, elle évoque son homosexualité sans en faire un sujet et finit par charmer l’audience avec une pluie de cœurs illuminés.

Cette illustratrice trentenaire est malicieuse et attachante. Elle a de qui tenir: Baba, sa grand-mère de 90 ans qu’on découvre en vidéo dans des chorégraphies familiales, a fait fondre le public, mardi. La scène ouvre ses bras à Trân Tran, activiste joyeuse.

L’autre, c’est nous

Le deuxième volet d’Extra Time est moins flashy, mais tout aussi aimant. Dans Mimesia, Miriam Coretta Schulte propose un exercice d’admiration qui se décline du plus anodin – un geste ou une partie du corps qu’on aime chez un ami – au plus fondateur – l’admiration qu’on porte à une artiste, ici Nina Simone, ou à une intellectuelle XXL. Mardi, l’artiste n’était pas sur scène. Elle a laissé sa place à Catalina Insignares et Felix Worpenberg, respectivement dramaturge et chargé de production de sa compagnie. Ce choix a son importance. Il dit l’universalité du principe d’admiration, le fait que chacun peut s’y livrer avec ses moyens.

De fait, ceux de Catalina sont spectaculaires. Son magnétisme fait beaucoup pour la réussite de la performance. Qui montre quoi? Comment on améliore notre quotidien en relevant ce qui nous plaît chez autrui et en l’adoptant, consciemment ou inconsciemment. C’est une manière de «se déplacer de soi vers l’autre» et de réaliser à quel point on est composé de mille influences.

Lire aussi: A Nyon, le far° promet un vaste renversement

Ensemble flottant

Intéressant, d’autant que cet inventaire des admirations réalisé en anglais et en français permet d’évoquer la passionnante Donna Haraway, éco-féministe qui dénonce l’essentialisme et lutte contre toute idée de loi naturelle. Ce moment permet aussi de frémir à l’écoute d’un titre du concert de 1976 de Nina Simone au Montreux Jazz festival.

Mais le tout, délivré dans un dojo excentré que le public a rejoint en longue procession, est un peu flottant. On écoute et on regarde sans déplaisir ces deux «interprètes» égrainer leurs engouements. On observe aussi Miriam Coretta Schulte emprisonner dans une solution de glycérine des objets liés aux sujets admirés. On pulse encore avec Beyoncé lorsqu’elle rend hommage à Tina Turner ou avec les Rita Mitsouko lorsqu’ils font de même avec Marcia Moretto. Mais l’ensemble reste trop au stade de l’énoncé, pour convaincre tout à fait.

Cavalcade enfiévrée

Ce qui n’est pas le cas de Vita Nova, cavalcade enfiévrée de ce diable de Romain Daroles. Un conseil pour ceux qui verront les prochaines représentations dans un autre cadre que le far°: ne pas boire un verre de rouge avant. Mardi, l’alcool ajouté à la chaleur suffocante de la salle de la Colombière a occasionné chez la soussignée quelques perturbations de réception… C’est que Romain Daroles est un fou. De littérature, mais aussi de sémiologie et de théâtre. Un fou du verbe qui dicte sa loi et vit sa propre vie.

On avait déjà apprécié ce comédien dans sa revisitation de Phèdre, mise en scène par François Gremaud. On l’a adoré, mardi, dans cette quête ou plutôt cette enquête autour de Louis Poirier, mystérieux quidam qui a côtoyé les plus grands, Barthes, Borges, Yves Klein et Jean Giono, jusqu’à se retrouver dans leurs livres ou leurs tableaux. Et a lui-même écrit une Vita Nova contemporaine sur les traces de Dante.

Ce qui est beau, c’est qu’on sent que ce personnage est un précipité des héros littéraires de Romain Daroles. Tout livre pousse sur d’autres livres, explique le performeur, transformé en conférencier et citant Julien Gracq. Son hommage à la fiction n’enlève rien au théâtre puisque, en digne héritier de Fabrice Luchini, Romain Daroles met en scène cette passion. Ça déménage dans le sillage de cet enivré des mots en liberté. Santé!


far° Festival des arts vivants, Nyon, jusqu’au 25 août.

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