C’est sa dixième édition. Et certainement pas la plus reposante. En mars dernier, Véronique Ferrero Delacoste et son équipe avaient bouclé la programmation du 36e far° Festival des arts vivants, prévu du 13 au 22 août à Nyon, lorsque le coronavirus a changé la face de la société. «Longtemps nous avons subi les incertitudes liées à l’évolution de la situation en nous demandant si le far° aurait lieu ou non. Et puis, il y a deux semaines, nous avons décidé de renverser la vapeur et de transformer les contraintes en leviers de création.»

Résultat, en août prochain et jusqu’à l’été 2021, des projets plus intimes et souvent participatifs diffuseront de l’art dans le quotidien. Le nouveau nom du rendez-vous? Le far° Fabrique des arts vivants, car la part festive n’est malheureusement plus d’actualité. Les participants aux propositions paieront ce qu’ils souhaitent à travers un chapeau virtuel et les artistes dont les spectacles ont été annulés seront rémunérés.

«Le Temps»: Comment est née cette idée d’un rendez-vous redimensionné autour de petites formes très orientées sur les habitants?

Véronique Ferrero Delacoste: Après un moment de désarroi et de deuil des spectacles qu’on aurait adoré montrer, ce principe s’est imposé assez facilement, car, au far°, on développe depuis plusieurs années des projets alternatifs qui interrogent l’environnement et l’humain de manière plus intime et souvent hors les murs. Dans cette aventure au long cours intitulée Communs singuliers qui réfléchit à la singularité des individus réunis sur un même territoire, on accompagnera une dizaine de propositions de ce type pour le premier temps fort, celui du 13 au 22 août prochain.

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Mais où et comment se donneront-elles, puisque tout rassemblement de plus de cinq personnes est proscrit, jusqu'à nouvel avis?

Il y aura des performances irruptives, sans convocation, dans l’espace public, comme des séances d’affichage sauvages emmenées par un collectif italien dont la charge politique est assez coup-de-poing. Ou un rendez-vous plus doux qui donnera à chacun la possibilité de murmurer des chansons d’amour. Sur inscription, les gens pourront aussi suivre des parcours chorégraphiques en pleine nature ou des déjeuners dans l’herbe pour partager des connaissances sur la bioactivité. Enfin, il y a encore cette proposition de dialogues au téléphone entre adultes et adolescents où les plus jeunes parleront de leurs doutes et préoccupations.

Quelle est la part artistique de ce dernier projet qui ressemble plus à une démarche socioculturelle?

Les adolescents sont coachés par une artiste et leurs propos seront peaufinés au fil de rendez-vous de travail qui courent de maintenant jusqu’en août. L’intérêt de ces échanges, c’est que les adolescents disent souvent plus de choses à des adultes inconnus qu’à leurs propres parents. Pour nous, le soin porté à l’autre dans sa différence, c’est déjà de l’art.

Question proximité, qu’avez-vous encore imaginé?

Un collectif va s’intéresser au parcours biographique de plusieurs habitants de la région – un bénévole du far°, une travailleuse sociale, une politicienne, un gérant de bar, un pêcheur, etc. Lesquels vont, chacun, recommander quelqu’un d’autre qui se racontera, sur le même modèle. Au final, on aura une vaste constellation de portraits qu’on entendra lors d’une émission de radio et qui montreront qu’un territoire est constitué d’une multitude de profils particuliers.

Avec une telle proposition, on lorgne du côté du journalisme…

Au far°, on pense que l’art doit infuser la vie et que la vie doit infuser l’art. Depuis longtemps, on se pose les questions de la décroissance et des nouveaux modes de production. Avec ce projet de portraits radiophoniques, par exemple, on touche toute une population qui ne serait pas forcément venue voir les spectacles en salle et qui, à travers les questions posées par les artistes, va examiner son rapport au local. La pandémie nous a montré qu’on devait repenser la société, mieux respecter les écosystèmes. L’art peut jouer ce rôle de levier.

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N’est-ce pas trop «small is beautiful», tout cela? N’avez-vous pas peur d’une provincialisation de la création?

Non, car, déjà, certains artistes invités sont étrangers. Ensuite, pour éviter l’enfermement sur notre région, nous avons imaginé une proposition de jumelages entre des villages d’ici et des villages suisses, belges et français, avec des appels à participation pour créer des jeux de société évoquant leur contrée. C’est une manière d’exploser les frontières qui sont en effet revenues en force, ces temps. Des projets se déploieront aussi dans différentes régions, comme La Chaux-de-Fonds, cet automne, et le val d’Anniviers, durant l’été 2021.

Ce qui est sûr, c’est que dans cette fabrique, aucun projet ne transitera par des écrans…

Ça non, tous les rendez-vous seront des expériences physiques, en temps réel. Parfois en ville, parfois en forêt ou dans des trains, mais aucun écran ne s’interposera entre deux humains! Au far°, on est très soucieux de la qualité du lien.


Far° – fabrique des arts vivants, Nyon, du 13 au 22 août.