Michel Dobry (dir.)

Le Mythe de l'allergie française au fascisme

Albin Michel, 350 p.

Cet ouvrage collectif invite à reparcourir les étapes d'un débat qui enflamme depuis quelques années l'historiographie et surtout la politique françaises, à savoir l'«imperméabilité» de la société française au fascisme. Les contributions rassemblées par Michel Dobry répondent à un double impératif: soumettre à un examen critique la tendance historiographique qui, dans le sillage de l'étude pionnière publiée en 1954 par René Rémond, prétend soutenir l'«allergie» au fascisme de la société française, et esquisser des interprétations différentes. Elles se positionnent presque toutes par rapport aux deux auteurs étrangers qui ont le plus contribué à mettre en discussion cette approche classique: Robert O. Paxton, dont on se souvient du rôle de témoin dans l'affaire Papon, et Zeev Sternhell, objet d'un véritable tir de barrage mené par Serge Berstein, Michel Winock et Pierre Milza depuis la parution de son incontournable essai Ni Droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France. En fin d'ouvrage, deux articles de Paxton et Sternhell permettent au lecteur de se faire une idée des théories défendues par eux.

L'ouvrage aborde des sujets tels que l'Action française, les Croix-de-Feu, les intellectuels et le fascisme. Mais il porte aussi sur la nouvelle configuration politique représentée par le Front national, et son intérêt n'est pas à démontrer pour tous ceux qui s'intéressent, de près ou de loin, à l'histoire du fascisme en Europe. En effet, les textes dépassent la question stérile d'une typologie du fascisme ou d'une catégorisation basée sur les dénominateurs communs minimaux aux régimes fascistes en Europe. Ils visent bien plutôt, selon Michel Dobry, à «substituer à la pensée classificatoire une perspective relationnelle, attentive aux conjonctures historiques». Si l'enjeu est de taille en ce qui concerne le champ historiographique français – et l'image si répandue d'un Vichy totalement dominé par la force d'occupation –, il l'est encore plus lorsqu'il s'agit de déterminer la place et la fonction du Front national dans la société française. L'étude d'Annie Collovad est, en ce sens, particulièrement suggestive, qui explique que, en le définissant comme un «national-populisme», on fait du Front national un nouveau type de droite radicale sur l'échiquier politique. En replaçant le débat sur la naissance de ce terme, lié à la tradition de l'«exceptionnalité» française, elle propose de réfléchir aux usages et aux enjeux de cette nouvelle labellisation politique et à son impact sur la lecture du passé politique français.

Au-delà des pistes de réflexion multiples ouvertes par cet ouvrage sur la prétendue allergie française au fascisme, le lecteur trouvera matière à réflexion sur l'histoire des configurations de l'extrême droite en Suisse et peut-être, qui sait, sur le non-dit implicite d'un «système immunitaire helvétique» au fascisme.