Fasciste? Trois livres sur un passé trouble

Dès la fin des années 1950 et avant ses funérailles grandioses de 1965 présidées par André Malraux, ministre de la Culture du général de Gaulle, la vision de l’architecture et de l’urbanisme de Le Corbusier a été l’objet de nombreuses critiques. Son nom et sa posture restent attachés à l’image de l’architecte démiurge habité par un sentiment de toute-puissance mise au service d’un projet d’organisation de la société.

Le Corbusier a beaucoup écrit, beaucoup participé aux activités et aux débats de sa profession. Il a acquis très vite la position d’un leader et d’un maître, position qui n’était pas à la mode au cours des années 1960. Il était donc un modèle et un anti-modèle. Et la cible de ceux qui contestaient les idéaux de la modernité industrielle. Il ne s’agissait pourtant que de critiques s’adressant à son œuvre et à ses constructions. Les choses se sont gâtées quand sont apparues des révélations sur son passé politique, sur son antisémitisme et sur sa participation aux activités du gouvernement collaborationniste de Vichy entre 1940 et 1942.

Depuis une vingtaine d’années, la statue s’est donc effritée. Et chaque grande exposition qui lui est consacrée est l’occasion de l’effriter un peu plus, comme c’est le cas dès l’ouverture de Le Corbusier. Mesures de l’homme, au Centre Pompidou. Trois livres aux ambitions différentes paraissent simultanément: Un Corbusier de François Chaslin, qui est une somme sur son architecture; Le Corbusier, une froide vision du monde de Marc Perelman, l’un des analystes les plus sévères de sa conception de l’espace construit et de l’enrégimentement qu’elle induit; et Le Corbusier, un fascisme français de Xavier de Jarcy, un réquisitoire sur ses relations avec les mouvements d’extrême droite français, sur ses engagements et sur ses dissimulations après la Deuxième Guerre mondiale.

Faut-il instruire le procès à décharge en tenant compte des circonstances historiques et des difficultés de Le Corbusier à réaliser ses projets? Faut-il rappeler comme excuse qu’il était parfois accusé de bolchevisme pendant les années 1930 parce qu’il avait construit en Union soviétique? Faut-il se satisfaire du fait que ces choses ont déjà été dites pour ne pas les répéter? Cette volée de bois vert compense heureusement l’angélisme de l’exposition du Centre Pompidou.

François Chaslin, «Un Corbusier», Seuil. Xavier de Jarcy, «Le Corbusier, un fascisme français», Albin Michel. Marc Perelman, «Le Corbusier, une froide vision du monde», Michalon.