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Fatima Softic chez elle, à Nyon.
© Olivier Vogelsang

PORTRAIT

Fatima Softic, libre d’attendre

Elle a fui la Bosnie en 1992. Son mari est mort là-bas. Elle a tenu chaque jour un journal qu’elle destinait à ses petits-enfants. C’est aujourd’hui un livre et le témoignage d’une résilience

Son livre, au fond, est une longue lettre. Celle d’une femme à son amoureux. Et si nous avons accès à cette intimité, c’est qu’une tragédie hache le récit, un événement majeur de la fin du siècle dernier, la guerre de Bosnie (1992-1995). Fatima Softic a perdu là-bas 51 des siens, tombés au champ d’horreur. Dont Micky, son mari.

Un jour de mai 1992, le pharmacien de Bratunac, bourgade proche de la frontière serbe, est emmené par des miliciens d’Arkan, le criminel de guerre qui, à l’époque, «nettoyait» éthniquement la région. Micky est bosno-musulman dans une ville à majorité serbe. Fatima apprendra que le juge qui l’a condamné à mort était un ami de Micky, le pédiatre de leurs deux enfants, Nejra et Tarik. Les deux couples étaient proches. Fatima a revu Milanka, l’épouse du pédiatre, après la guerre, par hasard, dans une rue de Bratunac. «Comment va Micky?» a demandé Milanka. Qui savait forcément que le pharmacien de Bratunac avait été exécuté. Fatima ne lui a rien répondu. Elle s’est éloignée puis a pleuré.

Parler avec Micky

Novembre 2017, à Nyon. Un immeuble où Fatima vit à l’étage 11. Vue sur le lac, les Alpes, la Bosnie très au loin, imaginée. Elle habite seule là-haut. Nejra et Tarik ont bien grandi, sont mariés, parents. Elle est quatre fois grand-mère. Chez elle, cette impression de netteté, de propreté. Décor plutôt dépouillé. On l’imagine assise, ayant auparavant tout bien récuré et rangé, libre donc d’attendre. Fatima croit au miracle: revoir Micky. Pourtant elle a reconnu son corps, du moins ce qu’il en restait, en 2007 alors qu’une centaine d’autres victimes identifiées allaient enfin quitter leur charnier et reposer dans une tombe. Fatima va tous les ans là-bas dans ce cimetière, parler avec Micky.

Son appartement à Nyon est grand, fait pour deux, il y a de la place. Quand on entre, on enlève les chaussures comme en Bosnie. Parce qu’il ne faut pas salir et que l’on fait la prière à terre. Fatima est pieuse. Elle ne le fut pas toujours. C’est sa fille qui l’a guidée parce qu’elle ne voulait pas que sa mère aille en enfer après la vie. Alors Fatima prie cinq fois par jour, fait le ramadan, a même accompli le Hadj (pèlerinage à la Mecque). La religion lui est d’un grand secours. Du temps de la Yougoslavie, les fêtes étaient célébrées par tout le monde sans distinction de religion, Noël, Pâques juive, Nouvel An orthodoxe, Aïd-el-Kébir. De bonnes raisons pour boire, fumer, manger, chanter et couvrir les gosses de cadeaux.

Employé au CHUV

Fatima était céramiste à Bratunac lorsqu’elle a rencontré Micky, étudiant en pharmacie à Sarajevo. Un courageux cet homme-là, qui s’en allait l’été jusqu’en Suisse panosser les sous-sols du CHUV pour gagner un peu d’argent. Un jour de 1993, alors que Fatima avait trouvé refuge à Bex, elle marche dans Lausanne et lit tout à coup CHUV sur un panneau. Elle y va, entre, voit des couloirs si longs que des gens se déplacent en trottinette, rejoint les sous-sols et va là où Micky travaillait, croise des agents qui poussent le même chariot d’entretien que celui de Micky. Fatima ne voulait pas le quitter. En 1992, la guerre arrivait mais elle voulait rester avec lui à Bratunac. Micky a tranché. Il y avait leurs deux enfants, en bas âge. Alors il les a poussés dans un autobus, direction Zagreb en Croatie. Il les rejoindrait après. Les réfugiées bosniaques, des femmes avec des enfants, ont été acheminées à Pula sur la côte Adriatique, puis installées dans une ancienne caserne yougoslave.

L’exil

Lorsque les Croates et les Bosniaques, unis jusque-là face aux Tchetniks (ultranationalistes serbes), se sont déclaré la guerre, les réfugiées n’étaient plus les bienvenues. Elles furent les ennemies infiltrées. Des soldats venaient chercher les plus jolies «pour qu’elles aillent soigner les soldats sur le front et leur faire la cuisine». La Croix-Rouge s’interpose et extirpe ces femmes. Fatima s’exile en Suisse. Centre de réfugiés de Bex où on se souvient encore d’elle parce qu’elle outrepassait le règlement: elle partait le matin avec Nejra et Tarik et les posait à l’école la plus proche «parce que la place d’un enfant, c’est dans une classe avec les autres enfants». Le directeur a plié face à la détermination de cette femme. Puis un appartement à Vevey, la vie qui se normalise, de multiples petits boulots, coiffeuse à domicile, les ménages, femme de chambre sur les hauts de Montreux dans un pensionnat de jeunes filles nanties.

Permis B

Quand la paix en Bosnie est signée en 1995, une pétition circule pour que les autorités fédérales accordent aux réfugiées l’autorisation de rester en Suisse. Le 9 mars 1998, une centaine de personnes rassemblées à la salle paroissiale de la Colombière soutiennent Fatima, qui est la présidente de l’Association des femmes bosniaques. Le 4 juin 1998, elle obtient le permis B. Ce qui lui permet de sortir du pays pour y revenir à sa guise. Fin décembre 1998, elle retourne pour la première fois en Bosnie. Mais ce n’est que neuf ans plus tard que le corps de Micky sera identifié par l’ADN, une ceinture, un col de chemise et une chaussure.


Profil

1961: Naissance à Potocari, près de Srebrenica.

1992: Mort de son mari, fuite vers la Croatie.

1993: Arrivée à Lausanne.

2007: Cérémonie officielle commémorant le massacre de Bratunac. Son mari repose enfin dans une tombe.

2017: Publie avec Josiane Ferrari-Clément Rendez-vous ici ou au paradis (Slatkine).

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