Les Etats-Unis ont l’habitude de surprendre. Mais la campagne pour les primaires présidentielles du Parti républicain livre tout de même un spectacle insolite. Plus les débats s’allongent, plus les cartes se brouillent et les candidats peinent à convaincre.


Que dit en effet la succession de noms aux sonorités variées des Trump, Bush, Fiorina, Kasich, Carson, Rubio et autres Cruz, sinon que leur parti est devenu une implacable machine de pouvoir dont, pour cette raison précise, personne n’arrive à saisir les rênes, le condamnant ainsi à l’impuissance et, au cas où rien ne change, à une probable défaite. Comme si cela ne suffisait pas, George Bush Sr a justement choisi ce moment délicat pour régler leurs comptes aussi bien au bilan présidentiel de son aîné George W. qu’à la candidature déjà moribonde du cadet Jeb.


Fils incapables

Le message est limpide: le «Grand Old Party» fait figure d’héritage dilapidé sous les gesticulations désespérées de «fils» incapables de prendre la relève. Etrange malédiction, ou conséquence logique des contradictions d’une formation qui fit jadis élire Abraham Lincoln et qui, aujourd’hui, puise une bonne part de ses forces vives dans ce que les Etats du Sud ont de plus réactionnaire?


Les deux pôles qui le contrôlent de l’intérieur, à savoir les radicaux du Tea Party et ses encombrants donateurs, condamnent le Parti républicain à se couper des enjeux de la société réelle pour se complaire dans une surenchère de démagogie jugée, à tort, gagnante sur le plan électoral.


Une fable venue du Sud explique peut-être comment on en est arrivé là. Celle que Faulkner raconte dans Absalon! Absalon!, où le destin malheureux des Etats fédérés se lit à travers celui d’une lignée en déshérence. Le roman est l’histoire de Thomas Sutpen, aventurier surgi de nulle part qui s’installe un jour avec ses esclaves dans une ville du Mississippi et entreprend d’y créer une plantation.


Plus encore, Sutpen veut fonder une véritable dynastie, et tous les moyens lui sont bons pour parvenir à ses fins. Afin de faire oublier l’origine douteuse de sa fortune, il épouse la fille d’un notable et en obtient deux enfants, un fils et une fille, gage de pérennité de son ouvrage. Mais Sutpen a laissé derrière lui un premier mariage, annulé parce qu’il faisait obstacle à ses ambitions, sa femme ayant une trace de sang noir dans les veines.


L’arrivée accidentelle du fils né de cette union va entraîner la perte de tout le monde: le «bâtard» tombé amoureux de sa demi-sœur, le père interdit leur mariage et son demi-frère le tue en pleine guerre de Sécession – pas à cause de l’inceste, mais pour éviter toute mésalliance avec un sang-mêlé.


Sutpen tente alors à tout prix de se refaire une succession. Les enfants et demi-enfants se mettent à pulluler, en vain. Il est finalement tué par le père d’une pauvre fille qu’il avait engrossée puis chassée de chez lui parce qu’elle ne lui a pas donné d’héritier mâle. Son dernier fils encore en vie se suicide avec l’aide d’une demi-sœur noire, après avoir mis les flammes à la propriété familiale.


L’idiot

Dérision du destin, seul survit le fils du frère bâtard, né idiot, qui erre au milieu des décombres. Les personnages qui se racontent l’histoire de Thomas Sutpen comprennent qu’à l’image de celui-ci, le Sud se meurt de ce sang noir qu’il rejette. Il faudrait aussi incriminer une volonté de puissance qui fait sa propre destruction, parce qu’elle est sans fondements et sans point d’arrivée: capable de construire à tour de bras, mais sur un espace vierge qu’elle ne conquiert jamais vraiment et qui la défait en retour. Réalité tragique ou angoisse d’une nation créée ex nihilo, elle renvoie du moins aux partis politiques d’aujourd’hui sa force d’interrogation