Après Canaletto prima maniera, à Venise en 2001, c'est aux années de maturité du grand védutiste vénitien que Rome consacre une exposition exceptionnelle, Canaletto, le triomphe de la «veduta», présentée dans le somptueux Palais Giustiniani, résidence du président du Sénat. L'occasion, entre autres, d'admirer la salle Zuccari, du nom du maniériste tardif Federico Zuccari (1539-1609) qui l'a entièrement décorée à fresque.

Giovanni Antonio Canal (1697-1768) est Vénitien, et c'est en peignant jusqu'à l'âge de 68 ans, «sans lunettes», écrit-il fièrement au bas d'un dessin représentant l'intérieur de Saint-Marc, presque exclusivement des vues de sa ville natale qu'il deviendra le plus célèbre védutiste du XVIIIe siècle. Surtout aux yeux des amateurs anglais, qui figurent parmi ses principaux commanditaires. Alors pourquoi Rome?

C'est dans l'atelier de son père Bernardo, peintre et scénographe de renom, que le futur Canaletto fait ses débuts de peintre de scènes de théâtre. En 1718, il accompagne son père à Rome où celui-ci s'est vu confier les scènes de Tito Sempronio Gracco et du Turno Aricino d'Alessandro Scarlatti, qui seront représentés durant le carnaval de 1720.

Que s'est-il passé à Rome? Antonio découvre-t-il, comme le pensent certains auteurs, sa vocation de védutiste au contact de la cité pontificale, de ses ruines et de ses artistes, dont le védutiste hollandais Gaspar van Wittel, alias Vanvitelli? Alors que, selon d'autres, qui estiment que le séjour romain du futur Canaletto n'a pas été indispensable, le jeune scénographe en serait venu au védutisme par une évolution somme toute naturelle dans le milieu même des peintres de théâtre.

Canaletto n'invente pas le védutisme, il le recrée, en poursuivant également une tradition déjà bien établie à Venise par le Bellunais Marco Ricci (1676-1730), auteur de capricci, et par le Frioulan Luca Carlevarijs (1663-1730), le véritable inventeur de la veduta à la vénitienne, mort de dépit, raconte-t-on, d'avoir été détrôné par Canaletto. Toujours est-il que, dégoûté par «les poètes dramatiques, il abandonna le théâtre pour se consacrer entièrement à la peinture de vues d'après nature», écrit Zanetti dans son Della pittura veneziana e delle opere pubbliche de'veneziani maestri (1771), qui ajoute: «Ce fut en l'année 1719, lorsqu'il excommunia, disait-il, solennellement le théâtre.» En 1719, Giovanni Antonio Canal est encore à Rome.

Canaletto, le triomphe de la «veduta» présente 31 peintures et 33 dessins, fascinants, ces derniers, et qui montrent comment travaillait «l'un des plus grands dessinateurs de son siècle». Toutes œuvres de la pleine maturité de l'artiste, soit les deux décennies qui précèdent son départ pour Londres en 1746, où, sauf quelques brefs séjours à Venise, il restera une dizaine d'années. Elles proviennent des quatre coins du monde: Washington, Kansas City, Sydney, Montréal, Ottawa, Louvre, National Gallery of Scotland, National Gallery de Londres, Royal Collection, Dresde.

La reine d'Angleterre a accepté de prêter des œuvres qui sortent rarement, dont Les Vestiges du Forum vus du Capitole, et dix dessins conservés par la Royal Library au château de Windsor. Cette exposition est surtout l'occasion de voir les Canaletto qu'on ne voit jamais qu'en reproduction, dans des livres. Douze des 31 peintures exposées proviennent en effet de collections privées, dont un Capriccio architettonico, 178 x 322 cm, qui vient de Suisse.

Cette exposition, exceptionnelle par la qualité des œuvres qu'elle présente, permet en outre de faire le point, sur pièces, sur le prétendu réalisme photographique de Canaletto à quoi ses vues ont été hâtivement réduites, et à tort, et à qui le grand Cesare Brandi a fait un sort dans son Canaletto (1960). Contrairement à ce qu'affirmait déjà un de ses contemporains, le peintre Alessandro Marchesini, Canaletto ne peignait pas, armé de ses couleurs et de son chevalet, ce qu'il voyait. Il se servait, pour «prendre» ses vues, qu'il dessinait d'abord, d'une camera ottica ou chambre noire, avant d'«assembler» ses vedute dans son atelier.

C'est pourquoi, dans certaines d'entre elles, il a adopté deux points de vue simultanés. Ainsi l'extraordinaire Vue du bassin de Saint-Marc de Boston, une veduta panoramique «prise» de plusieurs points de vue différents. Un grand angle, dirait-on aujourd'hui. Canaletto n'a donc rien d'un photographe avant la lettre, la Venise qu'il a peinte est, pour reprendre le mot d'André Corboz, «imaginaire». On s'en convaincra en visitant l'exposition du Palais Giustiniani, qui présente presque exclusivement des vedute de Venise telle que la voyait Canaletto.

Canaletto, il trionfo della veduta. Palazzo Giustiniani (via Giustiniani 11, tél. 0039/ 06 70 30 60 78). Di-me 9 h 30-19 h 30, je-sa 9 h 30-21 h, jusqu'au 19 juin.