Il a trois films terminés. Six ou sept autres dans le pipe-line. Et il sait d'avance qu'ils ne sortiront pas en salles. Dans le système de promotion et d'exploitation actuel, les dix ou vingt copies qu'il peut espérer n'ont aucune chance de rivaliser face à des sorties massives de 400 copies. Leur avenir sera en DVD. Et il s'en fiche. Après plus de 50 réalisations, Jean-Pierre Mocky continue de tourner, dans le chaos et la précarité, un film par an minimum. Il écrit aussi: son nouveau livre autobiographique, deuxième après le truculent M le Mocky, sort mardi: Cette fois, je flingue, «où je traîne les ministres de la Culture successifs dans la merde, sauf André Malraux et Jack Lang qui m'ont aidé».

Anar toujours, mythomane sûrement, Jean-Pierre Mocky est un sacré marchand de tapis: dès le 1er avril prochain, il sera aussi le premier cinéaste au monde dont tous les films seront en DVD dans une seule et même collection. Ça lui permet de vivre et de payer ses films. Même s'ils ne sortent plus. «Financer un film, marmonne-t-il, un cigarillo éteint au bord des lèvres, c'est encore facile, quand ce n'est pas trop cher, genre 500000 euros. Mais une fois que le film est prêt, il faut encore 500000 euros pour le sortir.»

Le dernier Mocky à être sorti en Suisse était Noir comme le Souvenir, en 1995. Le film, il est vrai, avait été tourné à Zurich. Il y en a eu dix autres depuis, tous inédits. Cette semaine, pourtant, le cinéaste était la Cinémathèque suisse qui lui consacre un mois de rétrospective. L'occasion de revoir Un Drôle de Paroissien, La Grande Lessive... Les inusables. Mais pas de nouvelles de ses satires les plus récentes. Hormis Les Ballets écarlates, sur la pédophilie, qui lui a valu les foudres de la censure et qu'il présentait mercredi à Lausanne.

Le Temps: «Les Ballets écarlates» est-il le film qui vous a valu le plus detracas?

Jean-Pierre Mocky: Oui, avec Une Nuit à l'Assemblée nationale où je montrais 480 députés nus dans l'hémicycle. C'est Groucho Marx qui m'avait donné l'idée. Au cours d'une soirée, il m'avait dit: «J'ai fait Une Nuit à l'opéra, Une Nuit à Casablanca, tu devrais faire Une Nuit à l'Assemblée nationale.» Et ça a été terrible.

- Comment naissent vos films?

- D'ordinaire à partir d'articles parus dans la presse. Ou d'anecdotes personnelles. L'Etalon, par exemple. En 1969, j'étais sur une terrasse, en vacances, avec Bourvil. On entend deux bonnes femmes se plaindre de leurs maris. Elles disaient: «Pendant le travail, ils ne nous baisent pas et, pendant les vacances, ils ne nous baisent pas non plus parce qu'ils vont à la pêche.» Arrive un chanteur à gros biceps. Elles disent: «Il est pas mal celui-là.» Et on a décidé de faire un film où des étalons pour femmes mal baisées sont remboursés par la sécurité sociale.

- Rétrospectivement, diriez-vous que vous avez toujours été plutôt libre d'aborder n'importe quel sujet?

- Absolument. Ça ne m'a jamais intéressé de faire de l'argent comme mes amis Edouard Molinaro, Philippe de Broca ou même Jean Girault qui réalisait les Louis de Funès. La réalité, c'est qu'ils avaient des maîtresses et des épouses dépensières, ce qui les obligeait à tourner n'importe quoi. Moi, je n'ai jamais payé les femmes. Heureusement, parce que j'en ai eu 700. Je ne leur ai jamais donné une thune, ni une bague. J'avais une mentalité de maquereau.

- Etes-vous, pour autant, fier de vos films?

- Il faut être un crétin patenté pour être fier d'un film. Le cinéma ne peut pas être parfait. Quand j'étais son secrétaire, Erich von Stroheim me disait: «Il y a toujours quelque chose qui cloche dans un film.»

- Et Stanley Kubrick, que vous avez connu, n'atteignait-il pas la perfection?

- J'allais dans son manoir, avec Francesco Rosi, parce qu'il nous aimait bien. Son problème, c'était sa solitude. Après avoir tourné Shining, il était fou de rage parce qu'un type avait sorti juste avant lui un film assez proche, avec une maison hantée et un type qui attaque sa famille avec une hache (ndlr: Amityville, de Stuart Rosenberg, 1979). Stanley s'en est rendu compte alors qu'il vivait dans une tour d'ivoire et il a décidé d'inviter des gars, comme Rosi et moi, pour lui raconter ce qui se passait dans le monde. Alors on bouffait, on restait des heures au coin du feu. Après sa mort, la femme de Stanley m'a demandé de présenter Eyes Wide Shut à Paris et je me suis retrouvé sur la scène du Normandie en compagnie de Tom Cruise et Nicole Kidman!

- De qui vous sentez-vous encore proche? D'un Michael Moore?

- Non. Lui, c'est un faisan. Je ne l'aime pas du tout. D'abord parce que je me méfie des gros. Ils sont souvent fourbes. Regardez Pompidou: pas terrible. Mais ça évolue parce que, aujourd'hui, avec la malbouffe, ce n'est pas toujours de leur faute: j'avais un projet à partir de l'histoire vraie d'un type qui faisait des raviolis avec des restes d'hôpitaux. TF1, qui était associée, a préféré se retirer.

- Pourquoi ne pas en avoir fait un documentaire?

- Jamais. A l'Ouest rien de nouveau a fait davantage pour la paix que 50 documentaires sur la guerre. Tandis que Michael Moore... Malgré le succès de son film Fahrenheit 9/11, George Bush a été réélu. Dans n'importe quel dossier, la fiction possède davantage de pouvoir.

- Et la télévision?

- Jamais. Mais je vous offre un petit scoop: je serai peut-être la prochaine marionnette des Guignols de l'info. Ils ont l'idée de me faire intervenir pendant toute la période des élections. J'arriverais à tout bout de champ et je dirais: «Qu'est-ce que c'est que ce con? Moi, je le flingue!»

- D'où vient votre énergie?

-Je suis zen. J'ai longtemps fait de la boxe, du judo, du yoga. Et puis il y a méprise sur mon âge: on dit, y compris mes papiers, que j'ai 77 ans, alors que j'en ai 73. Pourquoi? Parce qu'au moment de la guerre, mon père, qui était juif, avait décidé de m'envoyer en Algérie. Mais j'avais 9 ans et il fallait avoir 12 ans pour pouvoir prendre le bateau seul. Alors mon parrain, adjoint au maire de Nice, m'a vieilli de quatre ans. Au lieu d'être né en 1933, j'étais soudain un garçon de 1929. Jusqu'à 60 ans, ça ne m'a pas préoccupé. Mais des questions d'assurances ont commencé à se poser. Alors je suis allé voir Chirac. Il m'a envoyé dans un centre médical, vers Lyon. Ils m'ont analysé les dents, arraché des poils pubiens. Et ils ont décrété que j'avais au minimum deux ans de moins. Peut-être quatre. Ça n'a pas suffi à l'état civil. Une carte d'identité où je serais né en 1931 est prête, mais je ne la veux pas. Je viens de demander à Paris Match, qui me consacre un article pour la publication de mon nouveau livre, de me prendre en photo dans un asile de vieux avec des hommes de 77 ans: vous verrez, j'ai l'air d'être leur fils.

Rens. http://www.cinematheque.ch