«Une forme de damnation, de fatalité judiciaire qui ne laissait aucune marge de manœuvre à la Suisse», explique le Tessinois Marco Solari, président du Festival de Locarno. «Une honte et un scandale», fulminent de leur côté le cinéaste Jacob Berger et l’écrivain Yves Laplace.

La scène culturelle suisse est sous le choc de l’arrestation, samedi à Kloten, de Roman Polanski. La rhétorique est à l’avenant. Ceci par exemple: «Nous condamnons l’hypocrisie qui règne dans ce pays en matière de politique étrangère et demandons la libération de Roman Polanski, et ce, avec effet immédiat.» C’est signé d’un groupe d’auteurs réalisateurs et producteurs – le GRAP – basé à Zurich.

Pourquoi tant d’indignation? La méthode des autorités, d’abord. «Cette arrestation a tout d’un film, note Jacob Berger. Un film que Polanski aurait pu lui-même tourner: une machination infernale, un piège qui se referme sur sa proie.» Comme beaucoup, le réalisateur considère que «la moindre des élégances aurait été de prévenir les organisateurs du festival sur ce qui attendait Polanski. La police suisse le cueille à son arrivée, alors même qu’un haut fonctionnaire de l’administration fédérale s’apprête à le célébrer dans une laudatio, quelle absurdité!»

Insupportable aussi, aux oreilles de certains, le discours des ministres. «Le lien qu’a fait Pascal Couchepin entre la loi sur l’imprescriptibilité des délits sexuels que nous avons votée et cette arrestation est démagogique, souligne Yves Laplace. Polanski n’a pas exactement le profil d’un criminel pédophile…» Et de poursuivre: «Si Polanski avait étranglé cinq otages il y a trente ans, il serait en liberté. Là, il est comme scotché à cette histoire d’abus, à ce passé trouble. Pourtant, avec son exil forcé de trente ans, il a largement payé sa dette. On parle de lois et de droit, mais cette arrestation relève de l’arbitraire. Le droit est mis au service du préjugé, de la malveillance et de la relecture biaisée de l’histoire des mœurs.»

L’artiste Polanski doit-il être soustrait au bras de la justice? Au nom de son œuvre et de son destin tragique, comme le suggérait le ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand, dans une déclaration, dimanche. «Il y a un mandat lancé par la justice, nous étions dans l’obligation de le respecter, réplique Marco Solari. La séparation des pouvoirs est le fondement de la démocratie. Reste qu’au vu du destin de Polanski notre embarras est immense. Une partie de sa famille a été exécutée par les nazis, sa première épouse, Sharon Tate, assassinée par des satanistes. A titre personnel, j’exprime ce vœu: que ce vieil homme, qui a beaucoup souffert, soit épargné à l’avenir.»

Embarras, donc. C’est qu’au-delà des déclarations lance-flammes le cas Polanski baigne dans une lumière grise, où se dissolvent certitudes d’hier, principes juridiques et moraux. «Son talent ne le protège pas de son crime, observe Anne Bisang, directrice de la Comédie de Genève. Il est odieux d’abuser d’une fille de 13 ans. Polanski devrait donc faire face à la justice. L’imprescriptibilité de ce délit n’a pas à être remise en cause. Là où ça se complique, c’est que la victime, aujourd’hui, dit avoir pardonné. Il faut l’écouter, je crois.»

Autre dimension du drame, Polanski est le représentant d’une époque, les années 1970, et d’un milieu, Hollywood, qui joue à saute-mouton avec la bienséance puritaine. «J’ai vécu en Amérique à cette époque, se souvient Pierre Keller, directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. Tout était interdit officiellement, et tout était autorisé officieusement. Autrement dit, il y a une rigueur de façade dont Polanski pourrait faire les frais aujourd’hui.»

Polanski, victime au crépuscule? Pas si simple, comme le note le Français Edouard Waintrop, directeur du Festival international de films de Fribourg. «Il faut voir Wanted and Desire, le documentaire que Marina Zenovich a réalisé récemment sur l’affaire. Ce qu’elle montre, c’est que le premier juge s’est acharné, il voulait un procès médiatisé, ravi de s’offrir une personnalité. Elle fait entendre aussi la victime, Samantha Gailey, qui raconte vouloir abandonner les charges. Maintenant, il est évident qu’un certain nombre de comportements vis-à-vis d’enfants, admis alors dans certaines franges, a pu amener des crimes par la suite. Nous sommes dans un cul-de-sac.»