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«Il faut sauver le point-virgule et le saint-marcellin»

Isabelle Martin, ancienne responsable de la section livres du Samedi Culturel, qui vient de mourir, évoquait «son» année 1991 dans cette humeur que nous republions en sa mémoire

[Isabelle Martin, ancienne responsable de la section livres du Samedi Culturel, qui vient de mourir, évoquait «son» année 1991 dans cette humeur que nous republions en sa mémoire.]

«L’année écoulée […] aura été celle de la mort annoncée du point-virgule et du saint-marcellin. Grand méconnu, le point-virgule a en effet de nombreux détracteurs: on le juge bâtard ou trop sophistiqué, voire carrément inutile; et on le délaisse au profit de la virgule, du point ou du deux-points. Quant au modeste saint-marcellin, qui fait partie de ces «vrais» fromages encore fabriqués avec du lait cru, il devra prochainement s’aligner sur des normes européennes plus soucieuses d’hygiène que de goût.

Le saint-marcellin, c’est sûr, n’excite pas autant les passions que le point-virgule. Mais il me faut avouer un faible personnel pour ce petit fromage, plat et rond comme un palet, qui présente la particularité de se manger à différents stades de maturité: frais, sa saveur est douce (un peu trop); mi-affiné, sa croûte se colore de taches rouille et il devient toujours plus fort de goût (à Lyon, les restaurants en offrent une gamme à choix). Et il faudrait renoncer à ce plaisir de la gradation, au seul profit de ces fromages à la mode industrielle, doux, sans odeur et sans risque, puisque pasteurisés? L’uniformisation, décidément, nous guette.

Avec le malheureux point-virgule, il en va aussi de la diversité et des nuances. Jacques Drillon lui consacre, dans son très remarquable Traité de la ponctuation française*, pas moins de vingt pages (contre cent douze à la virgule, il est vrai!). Si la cause lui semble perdue, il la défend pourtant avec fougue et finesse. Le point-virgule est pour lui le signe d’élection des stylistes raffinés qui en savent les ressources mélodiques et rythmiques; «âme des enchaînements», c’est aussi un «véritable ciment de la phrase». Trop classique; trop rigoureux, logique et précis; enfin trop modéré dans sa puissance, voilà ses défauts. Mais la liste est longue de ceux qui l’ont aimé: Baudelaire et Mallarmé, mais aussi Verlaine; Balzac et Stendhal, mais aussi Musset; Valéry et Ponge, mais aussi Giraudoux; Péguy et Claudel, mais aussi Pierre Guyotat, etc.

Faudra-t-il donc fonder une Ligue des partisans du point-virgule, à l’instar de la pétition «Sauvons nos fromages» qu’ont déjà signée trente mille Français amateurs de bonnes vieilles pâtes, molles ou pressées, à croûte fleurie? Chiche…»

* C’est un de mes remords de n’avoir pas signalé cet ouvrage aussi plaisant que savant, paru au printemps dans la collection de poche Tel (Gallimard); aucun amoureux de la langue ne devrait l’ignorer.

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