Le Temps: Est-ce nécessaire de réenregistrer tout Bartók?

Philippe Albèra (fondateur de l'Ensemble Contrechamps): «Il existe une intégrale datant des années 80, et d'excellents enregistrements par ailleurs. On peut penser que Kocsis veuille prolonger sa propre intégrale des œuvres pour piano, qui est une sorte d'édition critique sonore réalisée à partir des plus récentes recherches musicologiques.»

Gábor Takács-Nagy (violoniste, fondateur du Takács Quartet et du Mikrokosmos Quartet): «Oui, car il existe une génération d'interprètes en Hongrie porteuse d'une vision de l'œuvre de Bartók très différente de la précédente. Ce projet est par ailleurs une formidable émulation pour la scène musicale hongroise.»

Anne-Lise Allisson (disquaire, Très Classic à Genève): «Bartók le mérite. Mais l'édition «officielle» menée par Hungaroton risque d'être un pavé très cher. Il n'est pas sûr que le public suive car son répertoire reste peu connu en dehors de certaines œuvres phares comme les quatuors ou les pièces symphoniques.»

- Que peut apporter un nouvel enregistrement?

- PA:«Toute bonne interprétation apporte une vision nouvelle. C'est le cas par exemple des enregistrements de Boulez, qui sont excellents, et qui proviennent de sa propre expérience compositionnelle.»

- GTN: «Les techniques d'enregistrement ont évolué bien sûr, mais notre connaissance de l'œuvre a surtout progressé grâce à la publication des notes et partitions d'origine par Péter Bartók, le fils du compositeur. Par ailleurs, la génération des années 40 et 50 était plus conservatrice dans son approche de l'œuvre.»

- ALA:«Une nouvelle lecture. La partition ne dit pas tout et laisse de la place à l'interprète. Bartók joué par des Européens ou par des Américains est ainsi très différent.»

- N'y a-t-il de grand Bartók qu'interprété par des musiciens hongrois?

- PA: «C'est une idée absurde. Bartók lui-même s'est toujours opposé aux différentes formes de nationalisme, dont il est le premier à avoir souffert. Il y a bien sûr un lien entre les sonorités et les accentuations de la langue parlée et la musique, qui favorise en l'occurrence les musiciens hongrois, mais il n'y a aucune exclusivité en la matière, pas plus que pour la musique allemande ou française.»

- GTN:«Non. Le fait d'être Hongrois crée cependant un lien privilégié avec le folklore à la base de nombre de ses compositions. Rencontrer ces traces de folklore dans Bartók, c'est comme retrouver une odeur de l'enfance. Cela dit, Bartók adorait l'interprétation de sa Sonate pour violon par Menuhin de même que la direction de ses œuvres par Ansermet, deux non-Hongrois.»

- ALA:«Même si Boulez et les orchestres américains ont livré des versions remarquables, les répertoires hongrois et tchèques, marqués par la culture populaire de ces pays, gagnent en profondeur avec des interprètes d'Europe centrale. Figurez-vous la différence entre une langue maternelle et une langue apprise à l'école.»