Dix-neuf ans après une réforme inaboutie, la question de l’orthographe serait-elle toujours hautement sensible? En convoquant enseignants, recruteurs et un linguiste pour réfuter les propositions de François de Closets dans son dernier essai, Zéro faute, Le Figaro du 3 septembre permet de le penser. Car ce vieux débat prend une autre dimension avec le constat largement partagé d’une baisse constante et générale du niveau de français dans les écoles.

Le livre du journaliste et essayiste a le mérite de se fonder sur une confession personnelle d’un homme de lettres: François de Closets avoue qu’il a terriblement souffert, enfant, d’être un cancre en orthographe. Né dans un pays qui cultive le culte de l’orthographe, où la dictée est, depuis la loi Guizot de 1833, un pilier sacré de l’enseignement qui se prolonge à l’âge adulte par les diaboliques dictées de Pivot, l’auteur repose la question de sa simplification.

La position critique d’un homme de lettres envers l’orthographe est forcément délicate dans la mesure où ses pairs ont, selon lui, le sens instinctif de la conservation graphique. Le récent La langue française au défi de l’écrivain François Taillandier relaie encore cet avis selon lequel défendre la langue implique aussi de défendre l’orthographe.

François de Closets, amateur de la belle langue, rejoint donc le camp des linguistes, grands exclus du débats à son sens, dont une partie d’entre eux avait réussi, dans les années 90, à convaincre Michel Rocard, alors premier ministre, du bien-fondé d’une réforme. Elle fut légère (voir l’encadré) mais avait obtenu l’approbation à l’unanimité de l’Académie française. Toutefois, la forte réaction dans l’opinion avait considérablement réduit sa portée. En Suisse, la Conférence des directeurs cantonaux de l’Instruction publique fit rédiger une brochure à l’intention des maîtres. Mais là aussi, nulle obligation de l’enseigner. Les enseignants n’en veulent clairement pas, selon une enquête menée en Suisse romande en 2005.

Pourtant, cette «réforme» n’est pas une révolution: Les derniers chapitres de Zéro faute sont écrits avec l’orthographe réformée de 1990, et, à vrai dire, le changement n’est guère spectaculaire. A peine est-on frappé par l’accent manquant de «maitrise». Conscient du phénomène, François de Closets propose d’aller plus loin, en recourant avec parcimonie au correcteur d’orthographe à l’école, pour autant qu’il s’accompagne d’une solide base d’orthographe grammaticale. Un avis partagé par Marinette Matthey, membre de la Délégation à la langue française, la commission de la Conférence intercantonale de l’instruction publique pour la Suisse romande et le Tessin. Pour cette sociolinguiste qui enseigne à l’Université de Grenoble, il faut rester «serein dans le domaine orthographique et éviter les réactions surnormalisées». L’accent selon elle doit être mis dans la compréhension de la langue et de ses structures. Pour le reste, «on peut tout à fait introduire le correcteur d’orthographe à l’école, je n’y vois aucun inconvénient». Une innovation qui n’est pas du goût de l’enseignant et écrivain genevois Jean Romain: «Ce n’est pas la norme qui doit s’adapter à l’élève. Il convient de plier l’intelligence de nos jeunes à une attention soigneuse de la langue et de sa structure.»

Réformistes et conservateurs s’accordent généralement sur la nécessité de redresser un niveau de français qui se dégrade d’année en année. Mais pour Marinette Matthey, faire baisser le nombre de fautes dans une dictée implique qu’il faut repérer les lieux les plus propices à l’erreur. C’est sur cette base qu’avait reposé la réforme de 1990. «Or, il faudrait aller beaucoup plus loin que cette réforme, généraliser les –s au pluriel, passer en revue les redoublements de consonnes… Malheureusement une réforme de ce type ne passerait jamais.»

Le président de l’association Refaire l’école, qui admet avoir eu un rapport difficile avec l’orthographe en tant qu’enfant, se dit prêt à «discuter d’un redoublement de consonne», mais juge que le maintien de l’orthographe traditionnelle a la vertu d’obliger l’élève à se concentrer et se relire.»

Le fond du problème, aux conséquences vertigineuses sur la formation et l’emploi, est donc moins lexical que grammatical: l’hésitation entre -x et -s à la fin de «bijou» est balayée en classe par la forme plus contemporaine de «bijouent». Et cet exemple, parmi tant d’autres révèle l’urgence d’une solution pédagogique, à la fois adaptée à notre temps sans céder au laxisme.

«Il faudrait aller beaucoup plus loin que cette réforme, généraliser les –s au pluriel...»