PHILOSOPHIE

Faut-il renoncer à cette bonne vieille «civilisation»?

Un court essai dénonce les ravages d’une idée jugée responsable de tous les crimes de l’histoire, et dont le pouvoir de nuisance semble décupler à l’ère de la mondialisation

Et si l’idée de civilisation n’était rien d’autre qu’une vaste pulsion de mort et de destruction à l’échelle collective? Une idée «barbare» au nom de laquelle les hommes n’ont cessé de se battre, de réduire des populations en esclavage, de les coloniser? Et si cette ancienne invention rhétorique était encore à l’œuvre de nos jours dans nos politiques de développement, dans notre course à la consommation sans limites, voire même dans les conflits de valeurs qui déchirent nos sociétés, à l’instar de l’affaire du burkini cet été?

Auteur d’un court essai intitulé «Pour en finir avec la civilisation. Un mythe barbare», François de Bernard est convaincu de ce qui précède. Il rêve d’en finir avec ce concept toxique responsable de nombreux maux et qui nous mène aujourd’hui devant une gigantesque impasse politique, sociale et environnementale. En observateur critique de la mondialisation (il anime le site www.mondialisations.org), ce philosophe français entreprend de «démonter sans ménagement la statue de «la civilisation» afin de dévoiler son caractère intrinsèquement totalitaire, que les manuels scolaires n’ont eu de cesse de gommer et de repeindre.»

Le miroir barbare de Daech

Nous ne sommes plus à l’époque où les manuels glorifiaient «nos ancêtres les Gaulois» et la «mission civilisatrice». Bien que chassée en apparence, la civilisation revient au galop, dans le discours de politiciens et les médias en quête d’une figure de l’ennemi. L’ennemi, ce barbare à détruire pour préserver le monde civilisé, est incarné à merveille par les terroristes de Daech, qui justifient une société de la surveillance généralisée tout en alimentant «la machine à impenser».

Cette idée implicite de civilisation se loge également dans les politiques de développement des pays du Sud, véritable rouleau compresseur à uniformiser, à techniciser et surtout à contrôler les esprits, excluant tout débat de fond. Enfin, elle loge de manière inquiétante au cœur de nos sociétés toujours plus travaillées par la compétition, les conflits d’idées, de religion, au bord, peut-être, de la guerre civile.

François de Bernard ne parvient pas toujours à convaincre du caractère «cancérogène» du principe civilisationnel et de son lien avec la «marchandisation du monde» et de «souffrance généralisée». Malgré son tableau sombre et peu nuancé, le philosophe a le mérite de mettre le doigt sur les démons enfouis que l’Occident porte et colporte sans toujours le savoir. Mais que faire s’il faut renoncer à la civilisation, «marcher à quatre pattes» comme ironisait Voltaire? Dans un post-scriptum de quelques pages, l’auteur esquisse, sans prétention d’exhaustivité, une voie politique nouvelle pour rebâtir la Cité, avec des notions de «lenteur», de «bienveiller» – opposé à «surveiller», ainsi que le baume de la «douceur» et de «l’élégance», notions qui manquent en effet cruellement dans la vie politique comme dans les débats électoraux.


François de Bernard, «Pour en finir avec la civilisation. Un mythe barbare», éd. Yves Michel, 150 p. ***

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