Musicalement, Fauve pourrait être un courant à lui seul. Un peintre sonore qui procéderait par touches et couches superposées. Ou un impressionniste qui mêlerait un sépia un brin désuet et toute une palette de tons modernes et chatoyants, en alliant simplicité du trait et foisonnement des éléments de décor. Pour son premier album de pop céleste et indolente, aux mélodies d'une beauté aussi cristalline qu'instantanée, son créateur Nicolas Julliard a choisi de «faire une cathédrale avec des cure-dents». Une méthode peu onéreuse que nous rend pourtant au centuple sa pop de chambre d'un raffinement et d'une érudition rares.

Seize chansons en forme de miniatures hantées, confectionnées sans orchestre ni studio d'enregistrement autour d'une ossature guitare ou piano-voix. Avant que ces patrons stylisés ne subissent l'enrobage numérisé de l'informatique. «Des moyens minimaux certes, mais pour des esthétiques jamais minimalistes pour autant», rectifie aussitôt l'auteur-compositeur et interprète.

Genevois établi à Lausanne de longue date, Nicolas Julliard en connaît un rayon sur la chose musicale. Longtemps sémaphore des domaines pop et rock au sein de ce journal, désormais journaliste à Espace 2 dans le registre classique, ce mélomane averti fut d'abord un musicien de formation classique (flûte à bec puis guitare), avant de se faire détourner du droit chemin par l'électricité d'une six-cordes en forme d'étoile (pour faire jadis comme Mötley Crüe!). Tombé dans le grand bain de la pop à 14 ans grâce à une K7 de Sgt Pepper des Beatles que lui avait offerte son père, il «découvre alors la lune». Avec son frère cadet, le jeune rouquin en cultivera la passion. Et le répertoire des quatre garçons dans le vent restera à jamais comme une borne importante. C'est pourtant avec Illford, quatuor post-rock instrumental au sein duquel il a joué sept ans avec un seul album à la clé, qu'il fait ses premiers pas sur scène. «J'y ai surtout appris la démocratie en musique.» Rapidement, l'envie d'exprimer et de développer des idées en solitaire le titille à nouveau, après des premiers stimuli en 1999 via un 45 tours confidentiel. L'appel du large définitif viendra de Paris, où il passe six mois avec son épouse en 2004, tout en continuant de collaborer au Temps.

Sélectionné parmi 6000 titres reçus par l'hebdomadaire Les Inrockuptibles pour figurer sur sa compilation C.Q.F.D. («Ceux qu'il faut découvrir») de fin d'année 2003, la chanson «Cyberite» (sous l'alias Sombre) l'encourage sur la voie solo. «C'est vraiment à ce moment-là que les vannes se sont ouvertes. A la suite de la compilation, j'ai créé un site internet où je me suis efforcé d'ajouter un nouveau morceau chaque mois. Au final, les trois quarts des chansons du disque sont nés à Paris.»

Le répertoire est luxuriant, et n'a pas cédé aux sirènes de labels hexagonaux qui voulaient le voir chanter en français pour, peut-être, le signer. Fauve y fait cohabiter des zestes de bossa-nova, des parasites électroniques, le Boléro de Ravel, des sifflements, des bruits ambiants, des cliquetis, easy listening, jazz, cordes et piano, tambourin et clarinette, mélodica et ukulélé dans des entrelacs harmoniques. Entre lyrisme feutré et romantisme éthéré, Fauve déroule une bande-son chaleureuse, sinueuse, étale voire alanguie. Toujours lumineuse, quelque part entre Robert Wyatt, les classiques pop, Mark Hollis et Caetano Veloso côté composition, et Divine Comedy pour la signature vocale murmurée comme en lévitation. Il joue aussi en permanence avec les contrepoints: «Les arrangements des morceaux suscitaient chaque fois d'autres mélodies. Je me suis retrouvé parfois avec 80 pistes sur mon ordinateur.»

Ce procédé empirique empilant les strates comme des perles donne au disque une étourdissante diversité musicale. Un éclectisme ou plutôt une boulimie mélomaniaque qui coule de source pour Fauve. «Cette variété est voulue. Je peine à choisir puisque j'apprécie vraiment toutes les musiques. Ce n'était donc pas un effort ni une posture. Les choses se caractérisaient surtout au moment des arrangements, sinon ça risquait trop de rester dans l'exercice de style. Ainsi, j'ai tenté à chaque fois de trouver une couleur, une atmosphère. J'ai aussi composé des rythmes avec des sons de différents registres. C'est un peu la méthode Matthew Herbert ou Matmos.» Celle d'électroniciens qui reconstruisent la rythmique d'un instrument avec d'autres sons. Le détournement plutôt que la redite ou la paresse du pur sampling.

Avec cet univers organique d'une hospitalité folle, Fauve vient enfin de séduire Dominique A. Un faux minimaliste qui décrit son album comme «ambitieux et humble à la fois». Il vient expressément de le convier à se produire avec lui à Paris le 22 juillet. Tout un symbole pour un Fauve dont l'un des repères francophones indépendants reste Dominique A.

Fauve (Gentlemen/Irascible)