Photographie

Faux-semblants au Musée de l’Elysée

A travers deux expositions, l’institution chamboule notre perception. Matthias Bruggmann redonne de la complexité au conflit syrien, tandis que Liu Bolin se fond dans le décor pour questionner la Chine

Le temps de la contemplation. Et celui de la réflexion. Observer des images du conflit syrien sur les murs d’un musée plutôt que dans les pages d’un journal permet ce recul. L’exposition de Matthias Bruggmann, Un acte d’une violence indicible, politise plus qu’à l’accoutumée le Musée de l’Elysée, à Lausanne. Elle couronne le dernier Prix Elysée, dont la récompense tient en principe en un financement de projet assorti d’une publication. «La portée majeure de ce travail», comme le soulignait Tatyana Franck, directrice de l’institution, lors de la remise du prix, l’a convaincue d’ajouter une exposition.

C’est que Matthias Bruggmann a consacré plus de cinq ans à ce projet, sillonnant la Syrie et l’Irak pour mieux cerner les contours de cette guerre commencée en 2011. Il a fraternisé avec les uns, frayé avec les autres, dans une volonté de donner corps aux différents camps, ou de les dépasser. «Je ne suis pas en train de chercher à réinformer, les médias ont plutôt bien fait leur boulot vu les circonstances, mais je veux inviter les gens à aller chercher plus loin», argue le Lausannois. L’exposition, ainsi, tient en de grands tirages sans légendes. Elles figurent à part dans un livret. Face à l’absence de texte, l’œil cherche des explications, il détaille les plans de la photographie, traque les indices susceptibles de guider la lecture. Ce type au visage tuméfié est-il la victime civile d’une attaque? Un membre des milices pro-gouvernementales ou de la résistance? A-t-il une gueule de salaud ou de gentil? C’est quoi, une gueule de salaud? Quid de ce soldat avec une fillette sur le dos? Où va cette jeune fille au look visiblement étudié? D’où tire-t-elle les moyens de se vêtir ainsi? Pourquoi ne semble-t-elle pas effrayée alors qu’une fumée grise s’envole dans le fond de l’image?

Propagande

Matthias Bruggmann brouille volontairement les pistes. Aux scènes de batailles réelles s’ajoutent celles photographiées sur le tournage d’un film de propagande. A ses images, il en joint quelques-unes prises par des miliciens: selfie devant un cadavre mais aussi émouvants portraits de famille. «Le discours public est extrêmement polarisé. Tout le monde cherche à avoir raison et est persuadé d’avoir raison. Cette exposition introduit l’idée que l’on peut se tromper et qu’il n’y a ni gentils ni méchants. Il existe a priori évidemment plus de tortionnaires du côté du régime mais il y a des gens qui méritent d’être en tôle des deux côtés, souligne le «reporter». L’absence de légendes, le mélange des images… tout est fait pour qu’il soit impossible de traverser l’exposition en cinq minutes et d’en ressortir en pensant avoir tout compris.» «Il n’y a plus de dichotomie envisageable. Le spectateur est toujours amené à se questionner et à déconstruire son réflexe d’empathie», estime Lydia Dorner, commissaire de l’exposition, ravie de voir entrer l’actualité dans les murs du musée.

L’institution renoue ainsi avec ses débuts, lorsqu’elle fut un temple du photojournalisme dans les mains de son fondateur Charles-Henri Favrod. Les tirages, magnifiques et en grand format, contribuent à cette interrogation sur le statut des images et leur légitimité, sur le rôle des journalistes et celui des artistes.

Long cours

Ce qui frappe encore, c’est l’accès quasi illimité dont semble avoir bénéficié Matthias Bruggmann. Une photographie montre un homme soupçonné d’appartenance à l’Etat islamique agenouillé à moitié nu sur le sol, une cagoule sur la tête. Une autre pointe le fils d’un professeur après une séance de torture ou des trafiquants manipulant des antiquités volées. «J’ai travaillé de 2012 à 2017 sur le sujet, sans aucune pression de résultat comme on en a dans la presse. Cela m’a permis de passer énormément de temps avec les gens et de pouvoir prendre alors certaines images. Par ailleurs, les uns n’étaient pas au courant des relations que j’entretenais avec les autres.»

Le livre reflète évidemment ce souci de globalité. Beaucoup plus dense que l’exposition, il complète la centaine de photographies imprimées par des textes de journalistes syriens, d’un ancien membre du groupe de rebelles salafistes Ahrar al-Cham ou encore d’un ex-formateur de l’Armée syrienne libre exilé à Londres.


Matthias Bruggmann: «Un acte d’une violence indicible», jusqu’au 27 janvier 2019 au Musée de l’Elysée à Lausanne. Publication éponyme aux Editions Xavier Barral/Musée de l’Elysée.

Atelier-rencontre avec Matthias Bruggmann: «Affronter les images de conflit», samedi 3 novembre de 14h-18h au musée.

Publicité