Critique: le pianiste turc en concert au Luna Classics de Nyon

Fazil Say s’auto-célèbre à Luna

Sous la belle lune blanche du festival nyonnais se joue le plus séduisant et délicat des projets. Lier la musique classique à d’autres expressions artistiques est la signature de la manifestation vaudoise depuis ses origines saint-preyardes. Musicalement, le concept se défend lorsque le répertoire ne s’en trouve pas déformé, mais enrichi.

La différence et la complémentarité de certains arts peuvent offrir le meilleur. Le cas s’avère moins évident quand une discipline dérange, voire annihile l’autre, ou quand le mariage se révèle trop forcé. On imagine être à l’abri de toute dérive de ce type en situation de récital. Dans celui de Fazil Say donné mercredi, la double casquette du compositeur-interprète a cruellement révélé les limites d’un interprète dont on sait apprécier les folies. Techniquement, le musicien ne manque pas de moyens. Ce soir-là, Fazil Say a livré une caricature de lui-même. Ses débordements physiques et ses attitudes de grand manitou du clavier font partie du personnage.

Les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, qui semblent faits pour les excès de son jeu, son imaginaire foisonnant et son inspiration habitée, ont malheureusement fait triste figure. Certes, l’acoustique n’est pas idéale pour un soliste. Mais le toucher souvent pâteux et les nombreuses attaques ou traits «à côté», les distorsions stylistiques noyées de pédales et croulant sous les décibels, les coups de pied rageurs et bruyants ainsi que les systématiques oppositions de nuances extrêmes ont peu rendu la puissance fantasmagorique de l’œuvre. Exposition d’un tableau individuel…

Quant à l’interminable deuxième partie de pièces personnelles (Sonate Gezi Park, cinq Ballades), et de hits fébrilement attendus par le public (Black Earth, les jazz-fantaisies Summertime, Variations Paganini, et la Marche turque), elle frisait l’auto-célébration. Dans l’épuisement d’un système qui virait plus au piano-bar qu’au piano jazz. Le mélange des genres n’est pas toujours idéal.