THÉÂTRE

Federer, côté court et côté jardin secret

Denis Maillefer et Bastien Semenzato signent un hommage palpitant au champion helvétique

L’étoffe du héros. Sa botte secrète. Son supplément de classe, son génie incontesté. Dans In love with Federer, à voir au Théâtre Le Poche à Genève avant une tournée romande, Denis Maillefer et Bastien Semenzato ne se contentent pas de dire leur adoration pour le plus mythique des champions. Ils racontent sa portée symbolique, sa dimension tragique. La solitude au moment de frapper la balle, les larmes de la défaite, la soif de perfection et de conquête. Ils parlent de la fin aussi, de son déclin… Et se regardent en son miroir, comme si l’écran télé dans lequel rayonne le roi Roger donnait des clés, soufflait de puissantes vérités…

In love with Federer dépasse donc le simple cri de la groupie. Ce n’est pas une surprise pour qui connaît Denis Maillefer et son écriture ramuzienne, proche du corps et du cœur, mais habile aussi comme un revers lifté. Tout de même, il fallait oser. Car le kitsch consensuel ou le refrain usé menacent lorsqu’on parle d’une idole aussi vénérée. D’ailleurs, qu’est-ce qui a poussé ces deux hommes de théâtre à fouler le court? Réponse avec Denis Maillefer, metteur en scène et codirecteur des Halles de Sierre. Avec ce spectacle raffiné, il réussit un coup droit décroisé que le maître n’aurait pas renié.

Le Temps: Denis Maillefer, pourquoi avoir choisi de dire en scène votre passion pour Roger Federer?

Denis Maillefer: C’est une idée qui nous titillait, Bastien et moi, depuis longtemps, car depuis longtemps, nous vivons à distance mais de concert, via des SMS, tous les matches de Federer. Il nous a fallu un déclic pour oser cette déclaration sur un plateau. Une sorte de légitimation morale et philosophique. Elle est arrivée avec le livre d’André Scala, Silences de Federer, un ouvrage passionnant qui, d’une part, dit que Federer a redonné au sport sa capacité de récit, et, d’autre part, que son jeu libéré de tout diktat sportif et économique offre une échappée à celui qui le regarde. Au final, nous n’avons conservé que des bribes de ce livre avec l’autorisation de son auteur, mais son principe, un regard personnel et lyrique sur Federer, nous a inspirés.

– Dans le spectacle, vous dites n’avoir jamais vu Federer jouer «en vrai», uniquement à la télévision. Pourquoi de tels fans que vous n’avez pas cherché à le voir pour de bon?

– Au départ, pour des raisons de timing et de disponibilité. Ensuite, dès l’écriture du spectacle, parce que nous préférions rester dans le fantasme de Federer. Pour établir un rapport intime et privé, presque secret, avec lui, plutôt que vivre une célébration publique. D’ailleurs, dans cet esprit, nous n’avons quasiment rien gardé des nombreuses interviews que nous avons réalisées. Elles nous ont nourris, mais l’idée principale a consisté à chercher en nous ce que cette icône mettait en jeu, ce qu’il faisait résonner. D’où cette progression qui va du plus concret au plus poétique, du plus léger au plus angoissé.

– En adorant celui que tout le monde adore, n’avez-vous pas craint le spectacle démagogique?

– Non. D’abord, parce que tout le monde n’aime pas Federer. Certains rejettent son côté lisse de gendre idéal, sa maison à Dubaï, ses phrases passe-partout, son sourire inamovible. D’autres, au contraire, se méfient de son génie. En Suisse, où on préfère le travail au talent, Federer qui a un diamant dans les mains est suspect.

– Et pourtant, il a dû travailler aussi, sur son mental…

– Oui, à 17 ans, il était colérique et cassait des raquettes. Il a dû faire le ménage dans sa tête. Mais déjà là, lorsqu’il arrivait à donner son meilleur tennis, il était un extraterrestre. Pour revenir à la possible démagogie du spectacle, c’est sûr qu’on surfe un peu sur la célébrité de Federer, mais on déroute également le public lambda avec cette approche très personnelle du sport.

– Profitez-vous de ce sujet populaire pour aller chercher un autre public?

– Oui, à Sierre, nous allons démarcher auprès des clubs de tennis. Et à Lausanne, des scolaires sont prévus avec des adolescents qui ne sont pas forcément au gymnase. On a également bénéficié d’une promo au TJ Sport de la RTS. C’est rigolo, cette frontière brouillée entre sport et théâtre. Et justifié car, dans ce spectacle, on a aussi mis tout le bonheur et l’élan de vie que nous donne Federer. Federer est une fête, on le dit et on le redit!

– Maintenant, reste à savoir si LA star va venir vous voir…

– Suspense! Nous avons envoyé une invitation à sa femme et à son agent. Aucune nouvelle pour l’instant. Nous referons un envoi avec les coupures de presse. Nous sommes même prêts à lui organiser une séance privée! Ne serait-ce que pour qu’il découvre le dispositif scénique, qui montre sur 17 écrans ses 17 victoires en Grand Chelem. Je suis sûr que Federer ne s’est jamais vu jouer simultanément sur 17 écrans! Peut-être pourrait-il acheter cette installation pour sa maison de Dubaï? Je rêve de sa venue, mais si ça arrivait, je ne sais pas dans quel état on serait…

In love with Federer, Le Poche, Genève, jusqu’au 10 mars, 022 310 37 59, www.lepoche.ch; du 16 au 18 mai, le Théâtre Les Halles, Sierre, 027 452 02 90, www.leshalles-sierre.ch; du 22 au 26 mai, l’Arsenic, Lausanne, 021 625 11 22, www.arsenic.ch

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