Fe² a le visage rond. Et des noms multiples. Feniksi, Fe² «pour les intimes», Féfé pour le grand monde, Samuël Adebiyi sur son passeport. Fils du Nigeria, né le 18 janvier 1976 à Clichy La Garenne, grandi en bas d’une tour à Noisy-le-Sec. Pour que les passants fassent le tri, entre les pseudos et les origines, il a publié sur la toile une biographie en vidéo. Il y passe en revue plus de trente ans de vie. Sur des images de récupération et des portraits de héros, il se pose en homme de la renaissance. Feniksi, phénix, un rappeur qui, il y a presque quinze ans, «cassait tout» dans le milieu hip-hop français. Avec une phalange d’énervés bricolos baptisée Saïan Supa Crew.

Ce qui frappe quand on le rencontre, au détour d’un concert au récent Montreux Jazz Festival et avant son apparition à Paléo, c’est son sourire. Féfé accorde sa guitare dans la joie. Il dit merci. Bavarde volontiers de l’influence comparée du peuple yoruba en Afrique occidentale et des poètes goudronneux du Bronx. Il n’a peur de rien. Se moque de lui-même. Dans une chanson de son premier album en solo, il raille son «coup de rein pourri et un sexe tout ridé» de trentenaire sur le déclin. Il vient d’un monde, le rap, calé sur la durée de vie des footballeurs. Passé 30 ans, il faut songer à des reconversions, quelques bonnes œuvres, éventuellement un poste de consultant. Féfé écrit Jeune à la retraite, un disque comique, de mise à mort et de retour de cendres.

En 1997, il était vigoureux. Il revenait de son premier groupe, OFX. Et allait fonder, avec quelques autres défrisés, une machine à emballer les rimes. Le Saïan Supa Crew, dont le nom provient de l’univers manga japonais, investissait les scènes en ordre aléatoire, en improvisation collective, en rythme de bouches et commedia dell’arte banlieusarde. Ils étaient drôles, malins, traitaient de racisme sur des pianos de La Nouvelle-Orléans et des guitares d’afro-beat. Il y avait, dans Saïan, quelque chose de si rapide, de si articulé, qu’ils formaient un point d’appui entre le cirque solaire et l’armée de libération. Au milieu du combo parigot, Féfé tient le son. «Dix ans d’expérience où j’ai découvert les tournées, les studios professionnels et où j’ai récolté un tas d’informations qui m’ont servi plus tard.»

De sa gestuelle d’art martial, de son léger chuintement sur les sifflantes, Féfé fait une identité qui s’imprime. Il croit que cela ne finira jamais. Et puis, le groupe se sépare après une décennie d’offices. La meute ralentit. L’envie s’épuise. Féfé chôme. Il en profite pour revenir, scrupuleusement, à la discothèque de ses parents. Otis Redding, Bob Marley, Fela Anikulapo Kuti, la trinité de la noirceur transatlantique. Tout n’est pas glorieux, pourtant, dans ce ralentissement des choses. «Je suis descendu très très bas, moralement, au point où je ne pouvais que remonter. Je n’avais plus rien à perdre. Je me suis retrouvé dans l’état de mes débuts, dans ma cité, quand je n’écrivais pour personne. Pour les cailloux.» Le chanteur Patrice lui a offert, quelques mois plus tôt, une guitare. Une terre inconnue. Il apprend trois accords. Et découvre un monde.

Le premier album de Féfé a des airs de nécessité. Une petite malle aux trésors, fabriquée en appartement, des tubes comme il faut («Dans ma rue», «Vilain Petit Canard»), une porte vers la scène. Féfé aime Outkast, le rap qui chante, une pop fondue de swing et de soul. Il a 34 ans, un enfant, et se dit que l’époque n’est plus aux hermétiques. Féfé appartient à cette génération de rappeurs, grandis dans les codes et les postures, pour qui l’avenir est un métissage de scansion et de chant. Andre 3000 fait Sinatra. Kanye West, blindé d’effets électroniques, mélodise. Pharrell Williams est connu, surtout, pour son falsetto de nain érotique. Et Féfé, donc, se met à pousser la chansonnette. Le timbre est là, le flux aussi; il en profite pour bazarder dans l’été caniculaire des refrains capables d’enterrer la nuit.

«Avant je me moquais des artistes qui prétendaient s’être mis à nu ou avoir accompli une thérapie grâce à leur musique. Aujourd’hui, je les comprends.» Il y a dix ans, Féfé se camouflait derrière un groupe d’artificiers spectaculaires, de mitrailleurs verbaux. Il revient sans loup. Juste son visage, demi-barbu, ses yeux démesurément ouverts, et un sens de la rengaine rusée que beaucoup lui envient. Pour son album, un monstre californien, Dan The Automator, aperçu chez Gorillaz, a prêté sa banque de sons. C’est un disque à la fausse simplicité qui prend autant à l’art du studio hip-hop qu’aux chansonniers caraïbes. Il ne faut pas s’attendre à réinventer la musique grâce à Féfé. Mais sa belle allure, son corps syncopé de Monsieur Loyal suffisent largement à marquer la saison. Et plus encore.

On l’a vu beaucoup, ces temps-ci. Son ami, le rappeur somalien K’naan, lui a demandé d’assurer la version francophone de l’hymne de la Coupe du Monde, «Waving the Flags». Même là, au milieu de ce bastringue Coca-Cola, il s’en tire. «Je ne voulais pas faire pitié avec un texte de stade trop connoté.» Il faut bien le dire, Féfé fait tout. Sauf pitié.

Féfé en concert. Di 25 juillet, 18h. Paléo Festival de Nyon. www.paleo.ch