1762 ou l’année prodigieuse d’Yverdon. A quelques semaines de distance, deux intellectuels d’envergure européenne choisissent de s’installer dans cette ville tant elle parait alors favorable aux Lumières. Jean-Jacques Rousseau n’y passera que deux semaines, chassé plus loin, vers la Principauté de Neuchâtel, par les autorités bernoises. Mais Fortunato Bartolomeo De Felice va s’y installer pour de bon. De son imprimerie sortiront les volumes de l’Encyclopédie d’Yverdon qui, après celle de Diderot et D’Alembert, trouvera sa place dans l’histoire des idées.

Au Château d’Yverdon, une exposition conçue pour voyager met en valeur, 250 ans après son arrivée dans une cité en plein âge d’or, la vie et l’oeuvre de ce personnage coloré. Mais quelle est sa portée et son actualité? Questions à l’historien Léonard Burnand, directeur de l’institut Benjamin Constant de l’Université de Lausanne. Le Temps: On parle volontiers d’Encyclopédie protestante à propos de l’Encyclopédie d’Yverdon. Est-ce justifié?Léonard Burnand: La célèbre encyclopédie de Diderot et D’Alembert, publiée environ 20 ans plus tôt, avait été perçue comme une machine de guerre anticléricale. Ancien moine converti au protestantisme, De Felice voulait réconcilier science et religion. Il avait déjà pratiqué cette synthèse en enseignant la physique à Naples. On ne peut pas dire que son oeuvre soit un manifeste protestant, même si l’on compte plusieurs pasteurs parmi les auteurs. Mais son aire de diffusion, pour des raisons commerciales autant que culturelles, a été clairement l’Europe réformée du Nord. – Quel était au fond son projet? – Avant tout faire circuler les connaissances. Il était tout à la fois un diffuseur et un vulgarisateur, lui qui a toujours enseigné. Certains articles de l’Encyclopédie d’Yverdon sont du pur copier-coller de l’Encyclopédie de Paris, comme on pouvait le faire alors en toute impunité. D’autres sont retravaillés, mis à jour, d’autres encore entièrement nouveaux, surtout dans les domaines des sciences, de la médecine, du droit, de la pédagogie ou des beaux-arts. Il avait une trentaine de collaborateurs dans toute l’Europe éclairée, c’était un homme de réseau. – Entre le moine défroqué poursuivi pour avoir enlevé sa maîtresse et l’imprimeur infatigable d’Yverdon, père de treize enfants, le personnage est atypique. Comment le placer dans l’Europe des Lumières? – C’est un médiateur culturel, comme l’indique le sous-titre de l’exposition. Bien sûr, il n’a pas produit une oeuvre personnelle comme Voltaire ou Diderot, mais il a joué de ses diverses casquettes d’imprimeur, d’éditeur de journaux, d’enseignant, d’organisateur, pour tisser des liens entre les aires culturelles et linguistiques d’Europe, entre Nord et Sud, pays protestants et catholiques. L’Encyclopédie de Paris est très française, celle d’Yverdon plus internationale. De Felice a très bien utilisé la position centrale de la Suisse. – Il se dit citoyen de la République des Lettres, mais quel lien fait-il entre savoir et forme de gouvernement? – Il cherchait le public le plus large possible, même si dans l’Europe pré-révolutionnaire seules les classes aisées avaient accès au savoir. Sur le plan politique, il est resté prudent, soucieux de ne pas s’aliéner les pouvoirs de Berne et leur censure. Son Encyclopédie s’engage pour le progrès, sans le caractère subversif de celle de Paris. – De Felice ne semble pas avoir rencontré Rousseau, qui a vécu pourtant plusieurs années tout près d’Yverdon, à Môtiers. Que sait-on de leur relation? – Elle était ambiguë. De Felice partageait sans doute la sensibilité pédagogique de Rousseau, son aspiration à la justice sociale. Mais il le trouvait trop radical et certaines de ses postures l’irritaient. Il a des mots durs à son égard dans sa correspondance. – Quelle a été la postérité de l’Encyclopédie d’Yverdon? – Cette oeuvre énorme de 58 volumes et 75 000 articles a eu un vrai succès sur le moment. Elle a été tirée à près de 3000 exemplaires, alors que l’on estime le tirage de celle de Paris à 5000 exemplaires. Mais elle est tombée dans l’oubli au 19e siècle. On ne l’a plus vue, pendant longtemps, que comme une simple contrefaçon de son illustre devancière. Ce n’est que dans les années 1980 que son apport et son originalité ont été remis en lumière. Grâce aux travaux de l’imprimeur yverdonnois Henri Cornaz et de la chercheuse américaine Clorinda Donato, l’Encyclopédie d’Yverdon a retrouvé sa juste place de contribution importante de la Suisse à l’histoire des Lumières. – Vous fréquentez de près De Felice, en préparant une édition électronique de sa correspondance pour 2013. Quel homme était-il? – Il laisse une impression contrastée. Arrivé en Suisse sans le sou, il a réussi à construire un petit empire éditorial. Son ardeur au travail impressionne. Il a été novateur: son encyclopédie a été la première à offrir une tribune à une discipline nouvelle comme l’anthropologie. Il est généreux quand il plaide pour une justice à visage humain ou quand il dénonce l’esclavage. Mais c’était aussi un personnage autoritaire, qui voulait tout contrôler et qui se montrait rude dans ses rapports avec ses confrères. ■ Grandes dates d’une vie

1723: Fortunato Bartolomeo De Felice naît à Rome, le 24 août.

1743: Entre dans l’ordre franciscain des Frères mineurs observants.

1753: Nommé à la chaire de physique expérimentale de l’Université de Naples.

1756: Fuit l’Italie en compagnie de la comtesse Panzutti, qui s’est échappée du couvent où son mari l’avait enfermée.

1757: Introduit par Albert de Haller, De Felice s’installe à Berne et se convertit au protestantisme.

1762: Il s’installe à Yverdon, où il crée une imprimerie et ouvre un pensionnat.

1765: Entre autres ouvrages importants, il publie la traduction française du Traité des délits et des peines de Cesare Beccaria

1770-1780: Publication des 58 volumes de l’Encyclopédie d’Yverdon.

1789: De Felice meurt à Yverdon, le 10 février.