Il possède cette élégance nonchalante des gens qui réussissent. Sourire à la fois fier et craquant, regard noble et chaleureux, Felix Ruckert parle de la danse comme d'un partage: «Seules les émotions transmises comptent. Si on «voit» la danse, c'est raté.» Avec sa compagnie, basée à Berlin, il a déboulé à Lausanne et à Genève l'été dernier. Le temps d'un bouche à oreille phénoménal, et tout le monde n'avait plus qu'un mot à la bouche: Hautnah. Soit un concept inédit, permettant à un spectateur-voyeur de choisir un danseur sur photo, de négocier le prix de la prestation proposée (un solo d'une quinzaine de minutes) avec lui, puis de s'isoler dans un tête-à-tête déstabilisant, pour enfin partager l'expérience vécue autour d'un verre. Tout comme au Festival de la Cité et à la Bâtie, en 1997, le public faisait la queue ces jours aux 12es Berner Tanztage.

Felix Ruckert promène dans ses valises de nomade un passé peu banal. Né en Allemagne dans une famille de musiciens, il a appris à jouer de la contrebasse, tout en s'épanouissant dans le sport et les travaux de la campagne. Bûcheron, paysan et amoureux de la musique, il joue dans des formations de jazz, rencontre des artistes, puis débarque à Berlin au début des années 1980. Après quatre ans de formation à l'école de Pina Bausch, à Essen, il s'en va prendre l'air à Paris où il crée de petites chorégraphies, retourne chez Pina, mais dans sa compagnie cette fois, puis se lance dans ses propres chorégraphies.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi la danse, en fin de compte?

Felix Ruckert: La danse, c'est l'expression première. Tous les arts viennent du corps. Regardez comment bougent les musiciens ou les peintres! Le mouvement est à la base de tout. J'aime observer la gestuelle de la vie quotidienne. En mettant sur pied des expériences qui impliquent le public, je cherche à lui faire prendre conscience de ses propres émotions.

– Vous avez appris la technique de la danse classique. Quel regard portez-vous sur ce genre?

– Peu importe le genre. Il faut avant tout que ce soit bien dansé. Les ballets classiques du répertoire transmettaient, à l'époque, beaucoup d'émotions. Chaque mouvement signifiait quelque chose. Récemment, j'ai vu un Lac des cygnes à Paris, qui m'a déplu. Je ne voyais ni lac, ni cygnes, mais une douzaine de danseuses qui souhaitaient toutes «être la plus belle»! Le ballet est devenu trop hiérarchisé. A l'opposé, quand on regarde danser un Baryschnikov, on ne voit pas sa technique. Il est tellement clair avec son corps, tellement simple! Comme tous les arts, la danse doit apprendre des choses nouvelles, d'une façon nouvelle.

– «Hautnah» tourne depuis plus de deux ans. A force de se confronter aux spectateurs, les danseurs n'éprouvent-ils pas une certaine lassitude?

– Le concept évolue avec le temps, les danseurs ont appris comment tel ou tel type de personne réagit, ils modifient leur interprétation en conséquence. Avec le temps, ils osent se rapprocher du spectateur, empiéter sur son territoire. Et puis d'une ville à l'autre, les interactions entre regardé et regardant changent totalement.

– Avec «Krapplack», vos danseurs remontent sur scène…

– J'avais envie de refaire quelque chose pour une scène. Afin que les danseurs puissent créer à nouveau ensemble, en groupe. Toujours dans le style de Pina Bausch, qui mêle paroles et gestuelle, nous avons travaillé sur le thème de l'attachement: l'envie de s'attacher aux choses ou aux gens, l'acceptation de l'attachement comme un choix, une liberté. Il y a peu d'interaction avec le public dans cette pièce, mais quelques clins d'œil tout de même. Je n'en dirai pas plus!

Krapplack, par la Compagnie Felix Ruckert Berner Tanztage, Dampfzentrale: ce soir et demain à 20 h 15. Réservation au 031/ 372 33 33.