L'exposition Vallotton de Lyon – vingt ans après celle du Petit Palais à Paris qui n'avait pas rencontré le succès escompté – est importante à double titre: elle consacre une vraie reconnaissance internationale du peintre suisse, ou franco-suisse, et elle affirme sa grande singularité par rapport à ses amis les nabis. Félix Vallotton (1865-1925) est placé au niveau de Vuillard ou Bonnard, mais il est aussi apprécié pour lui-même, c'est-à-dire comme un peintre profondément original.

Cent peintures, autant de gravures et de dessins, excellemment choisis, pour beaucoup prêtés par des particuliers de Suisse et de France, mais également issus des collections publiques des deux pays, sont répartis en rubriques thématiques, organisation qui coïncide avec le suivi chronologique. On découvre les débuts parisiens, Vallotton ayant fait le choix de fréquenter l'Académie Jullian dans la capitale française, dès l'âge de 17 ans. Ces années de formation ont donné des œuvres aussi prometteuses, voire abouties, que La Malade, dont l'intimisme hérité des maîtres de Delft se conjugue avec une immobilité quasi magique.

La période nabi court jusqu'en 1902, la dispersion des membres du groupe étant communément datée de 1903. C'est dire que l'éloignement de Vallotton précède cet éclatement, qui coïncide avec la fin de la parution de La Revue Blanche de Thadée Natanson, dont Vallotton était un collaborateur assidu. D'ailleurs, le peintre suisse était resté, aux yeux de ses amis et des critiques, «le nabi étranger», en dépit de sa bonne intégration dans les milieux artistiques de la capitale. Cette qualité d'étranger, qui était devenue «une gêne», le poussera à demander la naturalisation en 1900, sans qu'il renonce à sa nationalité helvétique. Il n'a jamais renié non plus son étrangeté esthétique, attestée par ce mot de Thadée Natanson repris comme titre de l'exposition, «le très singulier Vallotton».

Les œuvres de cette époque restent relativement proches de celles de Maurice Denis et de Vuillard. Le synthétisme hérité de Gauguin, la planéité des surfaces bien délimitées, surtout le caractère familial de certaines scènes s'harmonisent avec les intérieurs des autres nabis. Mais le symbolisme paraît absent chez Vallotton, et la touffeur des espaces représentés finit par oppresser. Le côté provocateur est sensible ici et là, ainsi que le pessimisme du peintre: lorsque des femmes jouent aux dames, elles le font dans le costume d'Eve. Lorsqu'un couple s'étreint, l'étreinte se fait torsion, les visages menaçants. Les ombres jouent à cache-cache sous les meubles, gagnent du terrain, finissent par gangrener la composition (La Chambre rouge, 1898, La Visite, 1899).

Deux scènes montrant une femme devant une armoire entrouverte hésitent entre le mystère et la simplicité des tâches quotidiennes. Viendront, dès 1906, les nus, en particulier les baigneuses que l'eau coupe à mi-jambes, et les grandes scènes allégoriques ou mythologiques, moins bien acceptées des contemporains et du public ultérieur. L'œuvre et l'accrochage suivent une gradation de la tension, du sentiment d'une menace latente. L'apothéose est incarnée par La Haine de 1908, image plus grande que nature de la confrontation des sexes, et par ces tableaux qui forment un triptyque: Le Deuil, Le Crime châtié et L'Espérance (1915). La guerre fournira au peintre le prétexte, grave et terrible, de splendides paysages.

Vallotton parvient à une distanciation recherchée depuis longtemps, son pessimisme foncier n'ayant plus besoin «d'en rajouter» devant les faits. Cette dramatisation du paysage, qui exprime sans pathos les aspects les plus sombres de la condition humaine, avait été annoncée par des vues comme ces Derniers rayons de 1911, où le tronc rougi des grands arbres mime le sang de la colère monté à la tête des arbres. Naîtront, durant la Première Guerre mondiale, le Paysage de ruines et d'incendies, le Cimetière militaire de Châlons et ce Verdun traversé de faisceaux lumineux. Ainsi Vallotton est-il parvenu, mieux que d'autres, à représenter le phénomène de la guerre, tentative dont il avait cerné la difficulté: «Dessiner ou peindre des forces serait bien plus profondément vrai qu'en reproduire les effets matériels…» Après 1918 et jusqu'à la mort du peintre, la tension semble retomber et les peintures se faire plus banales peut-être, mais toujours dotées de riches effets picturaux.

Le très singulier Vallotton: Rétrospective Félix Vallotton (1865-1925).

Musée des beaux-arts de Lyon

(Palais Saint-Pierre, pl. Terreaux 20, tél. 0033/472 10 17 40). Jusqu'au 20 mai.