L'événement était si attendu que plusieurs centaines d'exemplaires du catalogue raisonné de l'œuvre peint de Félix Vallotton, qui paraît quatre-vingts ans tout juste après le décès de l'artiste, ont déjà été réservés. Cela en dépit de son prix élevé (850 francs pour 10 kilos), dû au fait que les trois volumes de ce «grand œuvre» paraissent simultanément. Marina Ducrey, qui y travaille depuis deux décennies et qui, les dernières années, a bénéficié du concours de Katia Poletti, jeune historienne de l'art licenciée de l'Université de Lausanne, est arrivée au terme de cette immense entreprise. Elle confesse que cela lui a demandé d'être «encore plus méthodique» que le peintre.

Car Félix Vallotton a devancé ses historiens, en tenant de manière très systématique un Livre de raison, où il inscrivait dans l'ordre chronologique les descriptifs de ses œuvres. Ce carnet, reproduit en fac-similé dans le catalogue, est doublé d'un autre registre, le Livre de comptes, où Vallotton reprenait les titres et y adjoignait le nom des acheteurs et le prix de la vente. Soit 750 francs pour la première peinture acquise par le Musée des beaux-arts de Lausanne en 1896.

Une acquisition suivie de nombreuses autres: le musée a soutenu l'artiste de manière régulière et demeure aujourd'hui le principal collectionneur de l'œuvre, avec une cinquantaine de tableaux en sa possession, qui représentent toutes les périodes de création. L'exposition qui se tient à Lausanne jusqu'à la fin mars est conçue comme une démonstration de la manière de travailler du peintre et de la manière dont les rédactrices du catalogue, elles aussi, ont travaillé afin d'éclaircir certaines datations ou localisations et d'éclairer la genèse des œuvres.

La première salle est réservée aux intimes, portraits et autoportraits. La deuxième, aux œuvres de la période Nabi, la troisième aux «grandes machines» destinées au Salon et principalement au Crime châtié: une pièce majeure, triptyque symboliste proche des formes Art nouveau et rattaché à une tradition picturale très ancienne, comme les danseuses des fresques de Pompéi dont le mouvement des voilages a été repris par Loïe Füller. Un autre tableau, des plus étonnants, les Quatre Torses de 1916, atteste, selon Marina Ducrey, que «Vallotton a toujours cherché autre chose»: cet «ensemble de formes» est à rapprocher des Demoiselles d'Avignon de Picasso et du cubisme en général, auquel le peintre s'est intéressé sans y adhérer.

La dernière salle est dédiée à l'œuvre ultime, et les tableaux exposés y sont toujours mis en relation avec les pages correspondantes du catalogue. Celui-ci définit le caractère économe et lisse de la peinture de Vallotton, qui procédait par réserves et laissait parfois la tonalité du fond jouer un rôle actif. La signature, diversifiée au début, unifiée à partir de 1902-1903, a été appliquée au tampon, par les héritiers, sur les œuvres restées non signées; une pratique de l'époque dont l'inconvénient tient dans la taille parfois disproportionnée du paraphe et sa place dans le tableau. La Fondation Vallotton possède encore ces tampons, sans plus les utiliser: le catalogue raisonné vaut authentification.

Le Livre de raison comptait 1602 numéros (dont 200 renvoient à des œuvres graphiques), le catalogue raisonné arrive à 1704 peintures répertoriées, et ses auteurs déplorent une centaine de pièces manquantes: la différence tient dans la manière de numéroter les séries, dans certains oublis du peintre aussi (qui «était Suisse, certes, mais jusqu'à un certain point seulement»). Des déchets, des repentirs? Il y en eut très peu, tant l'œuvre est pensé et la main sûre.

Le projet du catalogue raisonné est dû à Maxime Vallotton, fils de Paul et neveu de Félix. La famille a soigneusement conservé et fait fructifier les archives reçues en héritage, enrichies par la branche française issue des enfants du premier mariage de la femme du peintre, resté, lui, sans enfants. Celle-ci a entre autres offert le Livre de raison. Après la mort de Maxime Vallotton en 1980, et toujours dans le cadre de la galerie lausannoise Paul-Vallotton, Marina Ducrey a pris la relève, de manière moins intensive jusqu'en 1994, à plein temps à partir de cette date. Lorsque la galerie a réduit ses activités a été créée, en 1998, la Fondation Félix-Vallotton.

La Fondation possède-t-elle des œuvres originales? Non, excepté une étude de jeunesse, copie d'un portrait de Dürer. Alors, Marina Ducrey éprouve-t-elle une lassitude à baigner, encore et encore, dans l'univers sombre et traversé d'éclats de Vallotton? La réponse est… que cet univers est «passionnant, toujours plus passionnant». Et l'achèvement du catalogue, laisse-t-il un vide? Sourires: Katia Poletti, dont la collaboration attentive et efficace a permis d'ordonner et d'unifier les milliers de références bibliographiques, attend un heureux événement, et d'ailleurs le catalogue, comme un enfant, est destiné à vivre sa vie, via ses lecteurs.

Félix Vallotton (1865-1925), l'œuvre peint de Marina Ducrey, 3 vol., 1332 p., Fondation Félix-Vallotton/ Institut suisse pour l'étude de l'art, 5 Continents Editions, Milan.

Vallotton à livre ouvert, le catalogue raisonné de l'œuvre peint. Musée cantonal des beaux-arts, palais de Rumine, pl. de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021/316 34 45. Ma-me 11 h-18 h, je 11 h-20 h, ve-di 11 h-17 h, jusqu'au 27 mars.

La galerie du Chêne, à Lausanne (2, rue du Grand-Chêne), s'associe à la sortie du catalogue en organisant une exposition d'huiles, aquarelles, dessins et gravures de Vallotton. Ma-ve 10h30-18h30, sa 10h30-17h, tél. 021/312 33 53, jusqu'au 23 avril.