On sort émerveillé de l'exposition Vallotton du Kunstmuseum de Berne, qui comprend une trentaine de gravures sur bois dédiées aux contrastes de valeurs propres au coucher de soleil, quarante tableaux qui révèlent l'attachement de l'artiste à ce thème et une vingtaine de peintures de paysages au crépuscule. Emerveillé non seulement par la qualité et par la beauté des œuvres, mais aussi par la diversité des approches qui sont le fait d'un seul artiste, des mieux à même d'éviter toute banalité et d'échapper au danger de la «carte postale». Vu l'avancement des études sur Vallotton, dont le catalogue raisonné des œuvres, dû à Marina Ducrey, est sur le point d'être publié, il était judicieux de sélectionner un aspect précis de la production, qui mette en valeur la puissance novatrice du peintre.

Or, ce caractère novateur de Félix Vallotton ressort davantage ici que dans une exposition réservée aux sujets féminins et mythologiques, qui ont toujours fait scandale et continuent de déranger. On retrouve d'ailleurs un ou deux de ces nus, baigneuses sous la lumière crépusculaire, Andromède pleurant son abandon et sa solitude marqués par la teinte blafarde de la chair, de l'eau et des nuages, que souligne encore une trace lumineuse laissée par le soleil déclinant à l'horizon. Les organisateurs – Matthias Frehner, directeur du Musée de Berne, Samuel Vitali, conservateur, et Rudolf Koella, spécialiste de l'œuvre de Vallotton – rapprochent l'art du peintre vaudois, qui a fait carrière en France et s'y est fait naturaliser, de ceux de Hodler et de Munch. Une semblable volonté de schématiser le paysage rapproche ces peintres, un art d'agencer le tableau selon une vision de l'esprit qui respecte néanmoins le sentiment de la nature. Mais Vallotton y manifeste moins de dévotion à quelque symbolisme et un rapport assez cru aux phénomènes du monde réel.

Un autre peintre est convoqué et sa proximité avec Vallotton s'impose de manière assez étonnante: il s'agit de Mondrian. Les couchers de soleil les plus radicaux de Vallotton, le Coucher de soleil dans la brume de 1911 ou le Coucher de soleil, brume jaune et gris de 1913, attestent un processus d'abstraction qui évoque le traitement qu'a fait subir le peintre hollandais aux moulins, à une rangée d'arbres ou à des entités féminines. Ici, l'observation de la nature conduit l'artiste à placer le soleil au centre de la composition (comme dans la gravure qui anticipe ces toiles, La Mer (1893), où l'astre noir surmonte l'horizontalité des flots), soleil qui diffuse ses rayons, vers le haut comme vers le bas, faisceau vertical qui rencontre les bandes planes formées par le crescendo et le decrescendo du ciel et de la mer.

Il convient de rappeler le rôle joué dans la genèse de ces tableaux par les séjours annuels effectués par le peintre et sa famille à Honfleur, où il a eu tout loisir de prendre des croquis au cours de ses longues promenades au crépuscule, croquis repris en atelier, avec le concours de la mémoire et d'un désir de réduire à l'essentiel les composantes du tableau. Le grotesque dont l'artiste dote ses scènes de baigneuses, où il insiste sur le galbe des croupes presque animales et le caractère incongru de la nudité humaine dans le milieu naturel, est totalement absent de ses «paysages composés». Ce qui subsiste, c'est la recherche sur les couleurs et les valeurs, l'extraction d'un état du réel, d'un bref instant d'un processus atmosphérique qui évolue extrêmement rapidement (on s'en convaincra en observant un coucher de soleil, moment magique et si éphémère), qui devient un spectacle pétrifié, par là très étrange.

Par la suite, Félix Vallotton, revenant à son admiration pour les paysages de Poussin, dote ses tableaux de davantage de profondeur, il allonge les ombres, il charge l'atmosphère de ses compositions. Les nuées noires annoncent un danger, les lueurs roses, vertes ou mauves évoquent un incendie, c'est la guerre, puis l'après-guerre, et le temps arrive où l'artiste se sait condamné par une maladie incurable. Le ciel, si étalé jusqu'ici sur la toile, regagne ses hauteurs, la terre et le fleuve (la Loire) reprennent possession du terrain, et le soleil demeure, suspendu et muet, comme un regard éternel.

Félix Vallotton. Les couchers de soleil. Kunstmuseum (Hodlerstrasse 8-12, Berne, Tél. 031/328 09 44). Ma 10-21 h, me-di 10-17 h. Jusqu'au 20 février.