Journaliste-reporter au Nouvel Observateur, le Toulousain Jean-Paul Dubois (54 ans) a fait avec Une Vie française l'unanimité de la critique, du Figaro aux Echos et de Télérama au Monde, qui parle d'«un roman profond et grave, entre humour et tragédie, que l'on traverse le sourire aux lèvres». Comme dans Kennedy et moi (Seuil, 1996), peut-être le plus connu de ses romans, où le narrateur écrivain se dépeignait en «auteur sympathique mais secondaire; quelqu'un de lisible mais de mineur; un saisonnier de la littérature», ce seizième livre donne à nouveau la parole à un personnage un peu marginal. Mais le roman couronné apparaît plus ample dans son projet de retracer parallèlement la vie de son narrateur et celle de la Ve République: cela va de son enfance sous Charles de Gaulle (8 janvier 1958 – 28 avril 1969) à la mort de sa mère sous la deuxième présidence de Jacques Chirac (5 mai 2002 –?), lequel est qualifié d'«homme politique rustaud, sans la moindre finesse». En passant bien sûr par Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand.

C'est ce choix d'inscrire une histoire particulière dans l'histoire de tous qui vaut au livre une bonne part de son succès, l'autre revenant à la verve de son auteur et à son art de rendre attachant son anti-héros Paul Blick, un homme né en 1950 et qui n'a jamais vraiment travaillé, le succès international de ses deux livres de photographies sur les arbres lui ayant permis de vivre sans autre revenu. Ajoutons à ses particularismes le fait qu'il n'a jamais ni voté ni prié, pas plus qu'il ne porte de sous-vêtements… En sa compagnie, on survole l'histoire française de la seconde moitié du XXe siècle, à commencer par un mémorable dîner de Noël 1962 où s'échangent des propos peu amènes à propos de l'Algérie, de l'Indochine et de Vichy: c'est l'un des morceaux de bravoure d'un livre qui n'en manque pas. On apprendra ainsi, entre autres péripéties, comment baiser un rôti (sic), se faire exempter du service militaire, débuter sans qualifications dans le journalisme sportif ou sortir illégalement de l'argent d'Espagne.

Mais la vie et ses chagrins rattrapent Paul Blick, ce personnage de comédie voué à la mélancolie dès les premières pages, avec la mort de son frère. Après la mort de sa femme Anna, qui dirigeait d'une main de fer l'entreprise de spas et jacuzzis héritée de son père, Paul Blick se retrouve dans la maison familiale, «à peine veuf, déjà grand-père, rivé au chevet de [sa] mère, aux trois quarts ruiné et à demi-jardinier, [mesurant] à quel point et à quelle vitesse la vie pouvait nous faire basculer de positions que nous avions eu la naïveté de penser imprenables». Les dernières pages, sur fond d'air gris et glacé, ont quelque chose de crépusculaire dans leur désenchantement lucide.

Quant à Marie Nimier, dont on a déjà dit tout le bien qu'on pensait de sa belle quête du père dans La Reine du silence (lire le Samedi Culturel du 04.09.2004), elle est justement récompensée par le Prix Médicis. Mais cela la prive d'un Goncourt potentiel puisqu'elle figurait parmi les quatre finalistes du plus connu des prix littéraires, qui sera décerné lundi prochain: du coup, c'est Le Soleil des Scorza de Laurent Gaudé qui pourrait décrocher la timbale! La «reine Marie de Médicis» a mis longtemps avant d'oser affronter le drame qui a endeuillé son enfance: la mort – au volant de son Aston Martin – de Roger Nimier, quand elle avait 5 ans. Elle le fait avec humour et tendresse, mais sans dissimuler combien la personnalité publique de son père différait de l'image que cet homme compliqué et violent a laissée aux siens. Ce bel hommage filial signe la réconciliation posthume de deux écrivains également doués, mais que leurs idées auraient à coup sûr séparés.

Une Vie française de Jean-Paul Dubois (Ed. de L'Olivier, 358 p.). La Reine du silence de Marie Nimier (Gallimard, 172 p.).