Carla Del Ponte est-elle «le procureur de la Confédération», «la procureur de la Confédération», «la procureure de la Confédération» ou «la procureuse de la Confédération»? Et si c'est la première solution qui est choisie, comment accorder l'adjectif dans

la phrase «Le procureur de

la Confédération, Carla Del Ponte, est décidé(e?) à agir»? Colette est-elle vraiment

«un écrivain français»?

«Un brigadier» du Service féminin de l'armée peut-il (elle?) être «enceinte»? S'il est question du personnel infirmier de tel hôpital, composé à 95% de femmes, parlera-t-on sans états d'âme des «infirmiers»?

En France, la polémique sur la féminisation du langage a été relancée début juillet par une circulaire ministérielle prônant l'utilisation d'une terminologie féminisée pour les noms de métiers et fonctions exercés par des femmes dans l'Education nationale. Elle a fait rage pendant tout l'été, peut-être parce que les Français «sentent bien» que les questions de forme «tiennent à leur raison d'être à la fois commune et singulière», comme l'écrivait Marc Fumaroli le 31 juillet en «une» du Monde. Mais surtout parce que la France, patrie de l'Académie française, se considère comme la dépositaire privilégiée de la correction du français.

Alors qu'au Québec le langage «antisexiste» est entré dans les mœurs, en France on résiste bec et ongles, et même les femmes se désignent encore souvent elles-mêmes comme «avocat» ou «directeur de recherche». Et en Suisse romande? Chez nous, le langage épicène (convenant aux deux sexes) a connu presque sans coup férir une avancée assez spectaculaire. Mais les opinions restent floues et les pratiques erratiques, y compris, de manière assez étonnante, parmi les journalistes et les enseignant(e)s, dont c'est pourtant le métier de veiller à la meilleure adéquation possible entre le langage, la réalité et la pensée.

«La richesse du langage induit la richesse de la pensée!» s'exclame Gil Baillod, directeur des rédactions de L'Impartial et de L'Express. «Mais ces questions de féminisation relèvent de l'engagement plutôt que du vocabulaire.» Dans le milieu de la presse, la tendance est à considérer que l'enjeu de la féminisation n'est pas d'intérêt général; simplement, comme de nos jours l'antiféminisme déclaré n'a pas la cote, on se laisse porter, avec plus ou moins d'enthousiasme, par l'air du temps.

«A la Radio romande, on est le reflet de l'ambiance, on restitue le langage parlé de l'environnement. Ou alors, on reprend sans trop réfléchir les termes utilisés par les agences!» lance Jacques Vallotton, chef de la rubrique société à la RSR, qui se définit lui-même avec humour comme «un affreux macho». O stupéfaction! Quelques jours après, cet «affreux macho», qui ne se sent pas attiré par le rôle de «pionnier», nous balançait sur les ondes un audacieux «tour-opératrice», immédiatement suivi d'un encore plus audacieux «contradictrice», et tout cela soigneusement articulé, s'il vous plaît…

Dans aucune des rédactions romandes que nous avons contactées, il n'existe de consignes particulières, de sorte que dans la même page, Catherine Trautmann peut être désignée une fois comme «le ministre» et une fois comme «la ministre» de la Culture français(e?). Au Temps, ce sont en principe les correcteurs qui ont le dernier mot, une pratique apparemment répandue, puisque «c'est avec les correcteurs qu'il faut s'entendre», note Irène Brossard, rédactrice à la rubrique locale de L'Impartial et très engagée sur ce front.

La plupart des journalistes, hommes et femmes, affirment respecter les souhaits des personnes dont il s'agit, mais on rencontre aussi des attitudes volontaristes, dans un sens ou dans l'autre: «Quand une femme s'intitule «syndic», je corrige de mon propre chef en «syndique», et généralement elles ne m'en veulent pas, au contraire», raconte Madeleine Joye, rédactrice à La Liberté, qui a démissionné ce printemps de l'Association des journalistes de langue française, trop conservatrice à son gré sur ce point.

Quant à ceux qui, inversement, refusent mordicus de désigner Ruth Dreifuss comme la «cheffe» du Département de l'intérieur, ils invoquent généralement des critères esthétiques. «Je me méfie de ces arguments-là, ils cachent souvent des résistances politiques plus profondes», note Francine del Coso, journaliste à la Radio romande et ardente partisane de la féminisation. Qui cependant n'appelle nullement de ses vœux des consignes contraignantes: «J'aimerais que ceux de mes collègues qui restent réticents – environ 70% – évoluent d'eux-mêmes!»

Comme dans la presse, on trouve dans l'enseignement quelques femmes sensibles à la question, et qui se battent pour modifier les comportements de leurs collègues. Ainsi Cilette Cretton, la rédactrice de L'Educateur, organe de la Société pédagogique romande. Cette association de l'enseignement primaire rassemble beaucoup plus de femmes que d'hommes, et une fois ses responsables avaient fait l'expérience de rédiger leurs textes entièrement au féminin. «Mais vous voyez le problème quand on écrit que trop d'enseignantes sont encore peu soucieuses de leur formation!» rit un peu jaune la bouillante Valaisanne.

Une enseignante dans un gymnase vaudois raconte s'être démenée avec succès pour que les registres et les circulaires de son établissement cessent d'ignorer l'existence des «monitrices», «doyennes» et autres «cheffes de file». Quant à la brochure de présentation du gymnase, elle continuera imperturbablement à affirmer que «le conseiller de classe» (50% de femmes occupent cette fonction) «est l'interlocuteur normal et privilégié des parents». Trop compliqué de la refaire… Quant au Lycée cantonal de Porrentruy, il n'a pas eu besoin, lui, de se faire tirer l'oreille pour tenir compte, dans sa terminologie interne, du 10% de femmes qui y enseignent. L'une de celles-ci, enseignante de français et de philosophie, s'en déclare satisfaite. Cependant, elle s'avoue «partagée» pour ce qui est de l'utilisation du langage épicène en classe: «J'ai peur qu'à force de souligner la différence, on finisse par renforcer les préjugés.» Dans ses cours de philosophie, elle se limite à dire à ses élèves une fois pour toutes que le terme «Homme» recouvre les deux sexes. Même si elle reconnaît volontiers, et ne rechigne pas à expliquer que, dans les dialogues de Platon, Socrate ne s'adressait en tout cas pas à la moitié féminine de la population athénienne.

Dans l'enseignement primaire, le conformisme semble régner en maître, et la prudence en maîtresse. «Dans ce domaine, je ne suis pas sûre de moi, et je m'en réfère au dictionnaire», dit une institutrice de Martigny. «Je ne me permettrais pas d'inventer des mots, j'aurais peur de dire faux.» Le document distribué dans toutes les écoles romandes sur la nouvelle orthographe ne comporte aucune indication quant au langage épicène. «J'aimerais mieux que ce domaine-là aussi soit réglementé, je me sentirais soulagée.»

Un de ses collègues de Givisiez lui fait écho. Lui aussi s'en tient au dictionnaire. Et s'il lui arrive, dans le feu de l'action, de dire que tel extrait du manuel de lecture est dû à la plume d'une «écrivaine», il se reprend, et informe la classe de ses doutes. Pourtant, il affirme saisir certaines occasions pour évoquer le problème de la discrimination. «Mais la grammaire, c'est autre chose. Certains collègues font toujours conjuguer les verbes avec «il» et «elle», moi je m'en tiens à «il». Ça va plus vite, et puisque la forme est la même…»